La stratégie de l'échec selon les frères Coen

par Steven 29 Novembre 2013, 17:10 Ciné

La stratégie de l'échec selon les frères Coen

Dans leur dernier opus, Inside Llewyn Davis, les frères Coen suivent le parcours d'un aspirant chanteur dans le New York des années 60.

Le premier plan pourrait être celui d'un biopic comme les aime Hollywood, dans la lignée de Ray ou Walk the Line. Un micro éclairé par un projecteur, le visage du chanteur apparaît, il interprète une ballade folk à la guitare, un public attentif est plongé dans l'obscurité. Le petit jeu des frères Coen va consister à déconstruire les codes du biopic classique pour nous montrer comment on peut ne pas devenir une star. Le film entier va donc reposer sur les choix du personnage. Ainsi une scène récurrente le fait se retrouver face à un long couloir au bout duquel deux portes se font faces. Or, Llewyn Davis a la fâcheuse tendance à constamment prendre la mauvaise décision, ce qui entraîne son lot de conséquences, parfois cocasses, parfois plus graves. Les Coen nous embarquent alors dans les errance du personnage, comme ils savent si bien le faire. Le ton est doux amer, oscillant constamment entre espoirs d'y arriver, difficultés du quotidien et nostalgie du passé.

Tous les comédiens sont excellents, à commencer par Oscar Isaac dans le rôle titre. Il donne au personnage de Llewyn toute son ampleur et sa complexité: tantôt exaspérant dans son arrogance, tantôt charmant dans sa gaucherie, enfin, émouvant lorsqu'il évoque son ex-partenaire de scène. Il porte dans le regard un mélange de certitude et de mélancolie, comme si malgré tous ses efforts il avait déjà abandonné au fond de lui. Face à lui tous les seconds rôles sont parfaits, Carrey Mulligan en tête. Chacune de ses apparitions est un pur bonheur: l'entendre jurer à tout bout de champ est purement jubilatoire. Et si Justin Timberlake n’apparaît que dans une poignée de scènes, il les éclaires de son talent comique, notamment cette scène musicale d'enregistrement tout simplement hilarante.

Les Coen maîtrisent parfaitement les outils cinématographiques et les utilisent à propos pour créer constamment du sens dans leur récit. L'image du film (par le directeur de la photographie français Bruno Delbonnel) est très léchée. Les couleurs aux tons gris-beiges évoquent parfaitement la rudesse de l'hiver New-Yorkais et transcrivent en image l’atmosphère folk de la bande son. La musique est l’âme du film, c'est la raison d’être du personnage, et les choix musicaux de T-Bone Burnett accompagnent encore longtemps le spectateur après que les lumières se soient rallumées. Au final, la seule chose que l'on puisse réellement reprocher aux réalisateurs, c'est de s'égarer un peu au cours de cette longue séquence de road trip où le charisme de John Goodman ne suffit pas à éviter quelques longueurs.

Si ce dernier opus n'est pas le meilleur film des frères Coen, il s'agit tout de même d'un excellent cru. On ne gâche pas son plaisir à suivre le parcours de ce loser à la fois drôle et touchant, personnage errant d'une ballade folk qu'aurait pu chanter Bob Dylan.

Inside Llewyn Davis, de Joel et Ethan Coen. Avec: Oscar Isaac, Carrey Muligan, John Goodman, Justin Timberlake. Sorti sur les écrans le 6 Novembre.

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