Virgin Suicides: une bulle de Mélancolie

par Alice 10 Novembre 2013, 11:44 Ciné

Virgin Suicides: une bulle de Mélancolie

Virgin Suicides est le premier long métrage de la cinéaste américaine Sofia Coppola. Ce premier film permet à cette jeune réalisatrice de s’emparer du thème de la mélancolie, qu’elle mettra au cœur de ses œuvres cinématographiques (Lost In Translation ou encore Somewhere). Elle choisit ici d’adapter le roman[1] du même nom de Jeffrey Eugenides qui raconte le mystère lié aux suicides de cinq jeunes filles d’une famille américaine dans les années soixante-dix. L’analyse proposée ici se fera autour de la mélancolie qui enveloppe le film, une mélancolie bipolaire car tiraillée entre religion et adolescence, et qui vacille entre douceur et destruction.

Le film débute sur la tentative de suicide de Cécilia, la plus jeune des sœurs Lisbon. Nous sommes plongés dans l’atmosphère lugubre de la salle de bain dans laquelle la jeune fille s’ouvre les veines. La pièce est baignée dans une lumière bleue pâle. Des gouttes d’eau qui tombent viennent intensifier la sensation d’un enveloppement presque aquatique de l’espace, perturbé par un son strident de sirène d’ambulance. Un plan nous révèle les objets présents sur le rebord de la baignoire, celle-ci semblable à un cercueil inondé. Il s’agit de la première image bipolaire du film donc d’une première manifestation de la mélancolie. Des produits de beauté comme du vernis, des pinceaux se mélangent aux objets religieux. Dans ce plan, la religion s’incarne dans les crucifix et vient se mêler aux produits de beauté, symboles de la sensualité et de l’érotisme. Ce trouble mélange entre érotisme et religion illustre l’intensité bipolaire de la mélancolie. Le papier peint à fleurs kitsch vient adoucir l’horreur de la scène et sa « magie » opère puisque Cécilia ne succombera pas, ne mourra pas. On peut voir ici le kitsch, incarné par ce « trop plein » d’objets féminins, comme réparateur, seulement pour un temps, des maux de la mélancolie de Cécilia.

[1] EUGENIDES Jeffrey, Virgin Suicides, Ed. 84, 1993, 222 p.

Le titre du roman a aussi été traduit différemment : Les Vierges Suicidées.

Virgin Suicides: une bulle de Mélancolie

La tentative de suicide de Cécilia est liée à la religion et à sa condition d’adolescente. Lorsque son corps inconscient est soulevé hors de la baignoire, hors de la mort, une icône de la Vierge Marie tombe sur le sol, tachée de son sang de vierge. Cette image chrétienne était dans la main de la jeune fille lorsqu’elle a voulu se donner la mort. Elle n’a pas rompu avec la religion dans sa potentielle route vers la mort. La religion est présente dans le décor du suicide jusque dans le cercueil, remplis par l’eau et le sang, et se lie alors à la mélancolie de Cécilia. Dans une scène suivante, Cécilia est à l’hôpital. On entend une goutte qui tombe dans sa perfusion : cela fait échos à l’eau du bain du suicide et rappelle encore le temps qui passe, la creuse vanité de la vie. Le médecin, désemparé face à la tentative de suicide de la jeune fille s’indigne presque et lui dit qu’elle ne connait pas encore les souffrances de la vie, ce à quoi Cécilia répond : « Obviously, Doctor, you’ve never been a 13-year-old girl ». La mélancolie résonne dans cette phrase, énoncée par une voix détachée, incompatible avec ce visage lunaire et juvénile. On peut y voir une forme de bipolarité : cette voix sans aucune note de légèreté s’accouple mal avec les traits angéliques de la jeune fille, comme si un autre résidait dans son corps. L’énonciation de cette phrase traduit le surgissement d’un autre : c’est la mélancolie.

Plusieurs éléments vont symboliser la mélancolie maladive qui ronge la jeune fille. Lors d’un dîner organisé par ses parents, Cécilia est à table avec ses sœurs et semble à l’écart, elle ne prend pas part à la conversation, ne rit pas, comme si une bulle l’enveloppait, l’isolait. Elle semble lointaine, elle est muette et sa posture est celle de la mélancolie : la tête posée sur sa main, le regard triste. Maxime Préaud[1] parle de cette posture comme d’une illustration de la « non-communication », qui affecte les mélancoliques. A la fin du repas, elle parle à sa mère d’une certaine grenouille turbo et s’inquiète pour toutes ces espèces en voie de disparition. Cette phrase souligne un autre aspect de la maladie qu’est la mélancolie : la capacité d’acquérir un savoir scientifique. La jeune fille se sent plus concernée par cela que par les légèretés qui animaient et faisaient rire ses sœurs pendant le dîner. Cécilia est proche de la nature, jusqu’à faire un pacte avec celle-ci, symbolisé par la main qu’elle pose sur le plâtre de l’arbre mort. Elle laisse une empreinte qui survivra et permettra sa résurrection symbolique. Ce mélange avec la nature peut être perçu aussi comme une condamnation. En effet, dans la religion chrétienne, la nature est liée à Satan. En se fondant dans cet arbre, qui est en plus mort et destiné à être coupé, détruit, Cécilia prédit sa mort. Elle s’accouple avec l’arbre, lie leur destin voué à la destruction.

[1] PREAUD Maxime, Mélancolies, Ed. Klincksieck, 2005, 223 p.

Cécilia se suicide lors d’une fête organisée par ses parents. Sa sœur Therese colle des bracelets colorés en plastiques sur les bandages de Cécilia, qui cachent les blessures symbolisant sa première tentative de suicide. Le kitsch se pose alors sur la mélancolie incarnée par ces bandages. Cette image montre que Therese veut protéger sa sœur en invoquant la force du kitsch comme rempart contre la mélancolie. Mais la tentative de Cécilia sera ici fatale. Elle touche sans cesse ses bracelets, commence à les enlever avant de monter se défenestrer. La « magie » protectrice du kitsch n’opère pas : elle ne les porte plus en se donnant la mort.

Virgin Suicides: une bulle de Mélancolie

La mort de Cécilia répand le poison. Ce poison noir de mélancolie s’écoule tout d’abord dans les veines des protagonistes de l’histoire, englués dans une incapacité à faire le deuil de la jeune fille. Les parents, joués par Kathleen Turner et James Woods, n’en parlent jamais, ne communiquent pas, refoulent leur ressenti, ce qui va plonger la maison de la famille Lisbon dans une atmosphère pesante de silence et d’enfermement. Très religieux, ils ne se confessent pas même à leur prêtre et laisse la culpabilité les ronger silencieusement. Le manque total de communication du proche entourage de la jeune suicidée illustre ici un refus d’acceptation du deuil. L’entourage est alors contaminé par la mélancolie. Les garçons adolescents, voisins de la famille, sont fascinés par ces jeunes filles. Le narrateur du film Virgin Suicides est d’ailleurs un adolescent, qui nous offre leur point de vue, leur regard sur ces créatures qu’ils ne comprendront jamais. La mort de Cécilia va plonger ces garçons dans de légères bribes de mélancolie. Cécilia va réapparaitre. Le deuil n’ayant pas été accepté, son fantôme plane. Cette présence est matérialisée trois fois, sinon elle est tout simplement palpable dans l’atmosphère, dans les feuilles des arbres morts qui tressaillent ou encore à travers son journal intime. Nous pouvons parler d’une résurrection, issue de la mélancolie qui enveloppe les endeuillés. Le père est le premier à qui apparait Cécilia. Il rentre dans sa chambre, elle le regarde. La pièce est plongée dans une lumière bleue, c’est la nuit : tout semble irréel. La fenêtre, de laquelle Cécilia a sauté, est ouverte et le rideau blanc est vaporeusement agité par le vent qui s’engouffre. A chaque réapparition, elle porte la même robe blanche que le soir de sa mort et survient alors une puissante impression d’inquiétante étrangeté. Comme si Cécilia était l’autre : celui qui surgit dans un corps et provoque la mélancolie. Cet autre, normalement intérieur, est matérialisé par le personnage de la jeune fille. Ici, Cécilia est liée au vent, élément naturel. Ce lien avec la nature est présent dans une autre irruption de son fantôme. Un jeune garçon la voit sur un arbre, allongée comme une féline sur une branche. C’est le matin, la lumière est encore bleutée, pâle. Le fantôme apparait aussi un autre matin sur le lit d’un autre adolescent et s’adresse à lui, lui parle de façon légère et mutine. Cécilia s’est liée à la nature en mourant et reste donc présente, comme un songe, dans ces éléments : le vent, les arbres, l’aurore. Son savoir scientifique et son intérêt pour la nature accompagnent sa résurrection. Le journal intime, qui est entre les mains des adolescents, permet aussi de maintenir Cécilia en vie. Elle y dévoile sa fascination pour les arbres morts, que nous pouvons lier à la monotonie de sa vie. Les écrits de la jeune fille sont mis en scène comme des fantasias. Sa voix résonne, elle et ses sœurs sont dans une nature épicurienne, le soleil doré et les couleurs pastel font de ces visions des songes. Ces images sont des fantasmes des adolescents, des chimères : ils font revivre Cécilia à travers des images mentales, solaires et sensuelles. Mais, la beauté, la douceur, la musique se heurtent au fait qu’il s’agit du journal intime d’une suicidée. Les jeunes garçons imaginent des moments baignés dans une douceur de vivre, une extase alors que les écrits de Cécilia, bien que peu intimes, sont teintés de monotonie et liés à sa mélancolie, incurable.

Les sœurs de Cécilia, Lux, Mary, Bonnie et Therese, sont plongées dans une période d’intense immobilité et de mutisme, illustrations de leurs premiers symptômes mélancoliques. Elles tentent de reprendre leur vie la ou elles l’avaient laissé, et retournent au lycée. Ces quatre filles sont admirées et désirées par tout l’entourage fictif du film. Elles sont semblables à de créatures mystiques, irréelles donc inaccessibles. Une aura religieuse émane des sœurs Lisbon, dont la virginité et les traits angéliques les apparentent à des Madones. Pourtant, une sensualité se mêle à leur innocence. C’est principalement dans le personnage de Lux, jouée par Kristen Dunst, que s’incarne cette dualité entre une sexualité naissante et la rigueur imposée par la religion. Lux tente de soigner sa mélancolie par la sensualité, l’érotisme puis par l’acte charnel. Elle incarne une bipolarité mais aussi une révolte plus puissante que celle de ses sœurs. Son premier baiser, avec Trip Fontaine, a lieu dans une voiture et nous pouvons palper une bipolarité dans ces images. En effet, elle porte une chemise de nuit rose et l’embrasse violemment : une autre semble surgir de son corps. La chemise de nuit rose, longue, virginale, symbole d’une protection de la chasteté n’empêche pas les pulsions sexuelles qui animent Lux. Lorsqu’elle sort de la voiture, Trip Fontaine tend la main pour la rattraper mais elle a déjà disparu : Lux apparait comme un rêve, comme une brève manifestation du fantasme du jeune homme. L’autre a surgit en elle et a fait tomber le masque. Cette scène dévoile comment Lux va tenter de lutter contre sa mélancolie : elle se sert de l’amour (qu’elle ressent réellement), qui va mener au sexe, comme outil salvateur, comme remède contre sa condition. Les autres sœurs ressentent beaucoup moins intensément ce besoin d’amour, ce désir charnel. Mary, tout comme Lux, fait du pied sous la table à un jeune garçon mais c’est la seule manifestation érotique de la jeune fille. Bonnie n’apprécie pas le baiser qu’elle échange au bal avec un garçon. Elles sont toutes plus innocentes que Lux et resteront vierges.

Nous pouvons d’ailleurs interpréter la perte de la virginité de Lux comme un symbole de la condamnation de toutes les filles Lisbon. Trip Fontaine est amoureux d’elle, l’invite au bal, fait d’elle une reine le temps d’une soirée, une reine qui sera déchue dés le lendemain. Lux découche et perd sa virginité. Elle se réveille, dans la lumière bleue de l’aurore, seule. Trip Fontaine l’a laissé, peut-être l’a-t-il désiré trop intensément. Mélanie Klein[1] explique que lorsqu’un objet est trop idéalisé, trop désiré, on a envie de ne plus l’envier. L’acte charnel condamne Lux et ses sœurs à une sentence aux aspects religieux : l’enfermement. On pense aux martyres qui étaient emmurés vivants. Elles ne vont plus au lycée, ne sortent plus, le temps passe, elles restent dans leur chambre. La mère, que la culpabilité anime, sacrifie et étouffe ses filles, à la fois par amour et par foi religieuse.

Une atmosphère mélancolique enveloppe le film plus intensément à partir du moment où les filles sont enfermées par leur mère. Beaucoup d’images illustrent les journées qui passent : le soleil qui se déplace dans le ciel, accéléré au montage, les objets qui s’empilent dans la chambre des filles. La musique du groupe Air transforme cette maison en bulle, en sphère dans laquelle la mélancolie se répand, s’étale jusque dans le sang noirci des filles, de plus en plus proches de leur triste destin. Ces images mouvantes nous procurent alors une sensation de douce mélancolie. Les filles sont comme paralysées, lisent des catalogues et rêvent de voyage. Les rideaux blancs sont à moitié fermés mais Lux capte un rayon de soleil, vital pour elle : en effet, son prénom renvoie à la lumière. Therese est immobile sur le lit, le visage sans expression comme si elle portait déjà le masque de la mort. Une lumière bleue pâle envahit la pièce pour ne plus la quitter : les filles sont engluées dans une mélancolie destructrice. La mélancolie qui s’attaque aux jeunes filles est ici liée à leur passé mais aussi à la condamnation de la mère. Elles seraient comme forcées, poussées dans le vide de cette mélancolie. Le bleu renvoie aussi à la première tentative de suicide de Cécilia : ici, ses sœurs se noient, dans une pièce sans oxygène semblable à la baignoire qui symbolisait le cercueil.

Puis, parce que trop fanées sans soleil, les sœurs Lisbon se suicident et s’éteignent. Mary, Lux, Therese et Bonnie se sacrifient silencieusement et rejoignent leur sœur Cécilia. Leur suicide collectif est placé, comme celui de leur plus jeune sœur, sous le signe du silence, du mutisme, donc de la mélancolie. La joie des garçons qui viennent les sauver se heurte, au sens premier du terme, aux corps sans vie, suicidés, sacrifiés des jeunes filles.

La fin du film Virgin Suicides nous proposerait une vision mystique de la mélancolie. Les sœurs Lisbon deviennent des icônes sacralisées par le mystère de leur suicide. Leur pureté se heurte à l’horreur du suicide mais leur aura perdure et elles deviennent des créatures mythologiques ou des saintes sacrifiées. En appartenant au passé, Cécilia, Lux, Mary, Therese et Bonnie deviennent encore plus belles par leur mystification et manqueront à jamais. Sofia Coppola magnifie la mélancolie sans en cacher les capacités de destruction : c’est en cela que réside la bipolarité des images mouvantes de Virgin Suicides. Le film met aussi en scène le surgissement d’un autre au sein d’une mélancolie initiale. On pense alors au symptôme premier du mélancolique, victime d’un surgissement, porteur d’une inquiétante étrangeté. Le film serait alors une mise en abyme des symptômes et des ressentis du mélancolique, comme si Virgin Suicides était lui-même contaminé par ce mal lié à la condition humaine.

[1] KLEIN Mélanie, Envie et gratitude et autres essais, Ed. Gallimard, 1978, 230 p.

commentaires

walfut 20/11/2016 11:57

Personnellement, j’ai compris ce film comme une critique de la société WASP américaine empreinte de religion, de bien-pensance et de bienséance. Tout cela crée un carcan qui empêche à la fois la communication, l’expression des émotions et la liberté des corps. Par exemple je comprends que la scène du documentaire qui passe à la télé montre des animaux cruels mais libres alors que les spectateurs sont policés mais emprisonnés.

Max 12/12/2013 08:36

Tu m’as appris ce qu’est la mélancolie d’un point de vue scientifique, je t’en remercie. J’ai pas vu le même film, mais tout ça est bien sur très pertinent, je veux pas m’opposer mais rajouter quelque chose.

Le fait que le film soit narré par « les garçons » me semble être essentiel et orienter la signification de tout le reste. L’histoire est présentée comme un mythe. Une distance énorme se créée dès le départ avec les personnages et l’histoire (située dans le passé et racontée par quelqu’un d’à peu près étranger aux filles). Presque tout dans le film vient renforcer cette idée, et notamment l’ironie permanente qui accompagne les dialogues, dès les premières images, avec le générique kitchissime et surtout la première réplique de Cécilia, ce magnifique «obviously you’ve never been a 13 years old girl », qui m’apparait de la part de Sofia (on va appeler l’auteur Sofia, ça tombe bien c’est son nom) comme une petite touche d’humour, plus que la trace de quelque pathologie que ce soit. Ca a l’air assez clair, qu’aussi bienveillante qu’elle puisse être envers ses personnages, elle ne cherche pas à expliquer qu’il n’est de forme de souffrance supérieure à celle d’une fille de 13 ans qui a des problèmes existentiels. Et d’ailleurs, le film s’ouvre juste après ça, par un gamin en lunettes de soleil qui fait mine de se suicider en sautant de 2 mètres de hauteur dans des buissons en murmurant « i love you ». L’idée du suicide est ridiculisée tout de suite, mais surtout, le film se finit de la même manière ! La scène finale, un mec bourré finit son verre, « I’ve had it, good bye crual world » et se laisse tomber dans la piscine, « you don’t understand, i’m a teenager, I got problems . ». C’est la conclusion du film, et même si c’est probablement assez clair depuis le début, c’est la confession de l’auteur qu’elle voit quelque chose de profondément futile dans tout ça. Je pense qu’elle n’a pas voulu faire une description aussi sérieuse de ses personnages que tu le penses.

« La mère, que la culpabilité anime, sacrifie et étouffe ses filles, à la fois par amour et par foi religieuse. »

Il me semble que le film ferait plutôt simplement le portrait d’une psychopathe, d’un être suffisamment affreux et dérangé pour être, selon le film, le seul et unique lien entre les filles et leur décision de mourir. A vrai dire, je pense que c’est à beaucoup de points de vue le personnage central du film, puisque c’est le seul élément concret qui rattache les filles au dénouement de l’histoire. La construction du récit, si on résume le scénario en quelques lignes, nous amène à penser en tant que spectateurs (et non pas psychologues certes) que le personnage de la mère est essentiellement responsable de leur souffrance, même si elle n’est pas responsable de leur mort. Et le montage insiste à mon avis clairement sur ça à la fin, avec cette petite bribe de voix off, où on l’entend dire que les filles ne manquaient pas d’amour et qu’elle ne comprend pas, ce qui dans le contexte a quelque chose d’ironique. Oui c’est une psychopathe religieuse qui aime ses enfants, mais ça reste une psychopathe et le film insiste pas mal là-dessus (jusqu’à en faire un des points les plus évidents de la « morale » qu’on pourrait en tirer si on voulait). L’importance de la mère est d’ailleurs accentuée par la façon dont le personnage de James Woods est petit à petit mis en retrait, sombrant dans une douce folie, et perdant semble t-il toute forme de responsabilité. Evidemment, il y a quelque chose de très abstrait et qu’on pourrait résumer par « mélancolie » dans l’humeur des filles, mais jusque dans la description des éléments concrets qui apparaissent dans le film sur les formes de bipolarité que tu décris, la mère reste présente à chaque instant (la part de la religion).

Mais donc, surtout, le film est narré par des garçons qui non seulement leur sont essentiellement étrangers, mais en plus ont beaucoup vieilli et dont les souvenirs sont plusieurs fois décrits comme des songes. Les filles en tant que groupe sont constamment extraites de la réalité, il y a tout au long du film une succession de plans les mettant en scène qui sont en marge du reste (les petites vignettes splendouilettes au ralenti façon pub pour parfum, et quelques plans composés comme des peintures qui brisent le rythme du film). On est tout le temps rappelé que tout ça n’est qu’une sorte de peinture impressionniste, la trace que ces créatures idéalisées ont laissée dans l’imaginaire collectif et particulièrement des garçons, donc de quelque chose de très différent d’un documentaire à la strip tease qui décrirait des états d’âme, même si des états d’âme sont plus ou moins décrits et qu’il s’agit de la mélancolie.

Et cet aspect du film est d’ailleurs vraiment renforcé avec l’arrivée du Beau Gosse, rupture évidente (et si on avait pas compris la musique nous le gueule dans les oreilles), et dont la première réplique est prononcée dans « le futur », beaucoup plus vieux, où il évoque Kirsten comme une sorte d’icône, de symbole de beauté, illustrée par une scène où elle décrit le sandwich qu’elle mange en rigolant bêtement. Il y a dans cette introduction au personnage tout le sens du film : beaucoup d’ironie, et la dimension mythologique du récit. Leur scène de rencontre, le flirt au cinéma : le cliché des mains qui se rapprochent, avec en off un documentaire sur les ouragans : oh tu la sens la métaphore ? Ce à quoi suit directement une très belle scène bourrée de symboles comme une vanité hollandaise d’une autre époque : les deux, séparés par la mère, devant un documentaire animalier, qui flirtent sans à peine se regarder, avec cette mise en parallèle évidente de l’étude du fonctionnement des fauves avec celui des personnages du film, qui dans un contexte violent s’agitent de façon impulsive (Kirsten qui lui saute dessus dans la scène suivante) pour survivre et se reproduire, poursuivre quelque chose d’immuable qui prend la forme d’une lutte. La dimension un peu bidon de l’histoire et des personnages est encore renforcée quand le beau gosse, qui 20 ans plus tard se rappelle « avoir été fou de Kirsten », l’abandonne sur la pelouse du stade après leur nuit d'extase ensemble. Tout comme la façon dont cette « romance » est constamment mise en scène à travers les pires clichés qui soient, vidée de toute substance, ce point vient insister encore sur le caractère absolument fantasmé de l’histoire, des souvenirs des garçons qui en constituent la matière (puisque ce sont eux qui la racontent). Et Soso de sortir la tractopelle en précisant que Vieux-beau-gosse semble être interné dans un hôpital psychiatrique, floutant encore le récit à un point où il finit par perdre presque toute forme de signification.

Et y aussi le personnage de la journaliste, sorte de symbole du voyeurisme malsain qui nous pousse à assister au spectacle qu’est le film et de la réalisatrice elle-même bien sur : elle passe son temps à faire des pirouettes pour se détacher de ses personnages et de son rôle de narratrice, et pour insister à mon avis sur le fait qu’elle ne veut pas tellement nous parler de ces filles (qu’elle ridiculise, finalement, avec la scène finale dont je parlais) et encore moins de leurs sentiments, mais de tout ce qui se passe autour, avec ces mises en abyme, et en décrivant dans le fond beaucoup mieux la mélancolie du narrateur que celle des filles. Et lorsque la journaliste arrive, à la fin, pour les filmer, les filles s’en vont : quand bien même elle essaierait, les personnages s’évaporent. Et "Virgin Suicide", ça m’évoquerait un peu l’idée d’un acte « vierge », dénué de substance, de sens, de valeur (OU BIEN c’est des vierges qui se suicident un point c’est tout). Elle insiste à mon avis trop pour mettre en valeur l’absurdité et le ridicule de leur acte final, pour dans le même temps prétendre à une étude psychologique. Et le fait que Kirsten mette elle-même en scène le suicide (en appelant les garçons avant d’en finir, où le surréalisme atteint son paroxysme) c’est à mon avis la dernière touche qui vient extraire presque entièrement le récit de concepts précis comme la mélancolie.