« Casse-tête chinois » ou l’art du conformisme selon Cédric Klapisch

par Jeanne 19 Décembre 2013, 12:50 Ciné

« Casse-tête chinois » ou l’art du conformisme selon Cédric Klapisch

Le grand événement de cette fin d’année en matière de cinéma français, c’est la sortie de «Casse-tête chinois», le dernier opus de la trilogie franco-française devenue culte commencée par Cédric Klapisch il y a onze ans, avec «L’auberge espagnole» en 2002, et les «Poupées russes» en 2005. On y découvrait les pérégrinations existentielles de Xavier, alias Romain Duris, le jeune Français moyen, ni trop beauf ni trop bobo, et de ses fidèles acolytes : Isabelle, lesbienne joviale et décomplexée, campée par une Cécile de France toujours juste et drôle ; Wendy, la brave petite Anglaise coincée et boulotte dans le premier volet, qui se métamorphose de manière spectaculaire en véritable bombe dans les deux épisodes suivants ; Martine, ex de Xavier, baba cool altermondialiste geignarde et particulièrement agaçante, qu’Audrey Tautou incarne avec le plus grand naturel. Xavier se lançait à la recherche de lui-même à travers une Europe qu’on veut nous dépeindre la plus cosmopolite et la plus réaliste possible, sans grand succès ; nous y reviendrons.

Huit ans après « Les poupées russes », Klapisch se décide à dévoiler la troisième tranche de vie de ces personnages si attachants, si humains et tellement proches de nous.

Un constat s’impose à la sortie de la salle de cinéma : Klapisch n’a (plus) rien à raconter. Si le scénario des deux volets précédents n’était pas exactement transcendant, il faut reconnaître qu’il arrivait au moins à remplir le contrat, qui s’applique à n’importe quelle production cinématographique : nous divertir. « L’auberge espagnole » et « Les poupées russes » avaient le mérite, sinon de nous faire passer un bon moment, du moins de nous faire passer le temps. Le troisième épisode, lui, nous fait perdre le nôtre (de temps). En plus de la sensation toujours désagréable d’avoir payé sa place de cinéma hors de prix pour rien, il faut compter avec l’ennui profond que l’on éprouve au visionnage de ce film, un ennui tel que l’envie de quitter la salle avant la fin et de s’asseoir sur ses 10,90€ n’est vraiment pas loin de triompher.

« Casse-tête chinois » est un film pénible. Les monologues interminables en voix-off de Xavier, qui ne nous épargne aucune de ses fastidieuses considérations existentielles, achèvent de donner au film ce rythme monotone et exaspérant caractéristique des chansons de Fauve (merci à Félix pour cette brillante comparaison). Les effets graphiques, qui constituent la « signature » filmique de Klapisch tout au long de cette saga, sont amenés de manière si fortuite et outrancière qu’ils ne servent qu’à mettre un peu plus en évidence l’inconsistance désespérante du scénario. Que dire de la course incessante de Xavier dans les rues de New York, métaphore grossière de sa quête effrénée du sens de la vie, qui le rapproche davantage d’une souris de laboratoire cavalant dans sa roue que d’un homme cheminant sur la voie de la sagesse ? Quant aux punchlines simplistes et gratuites que le réalisateur persiste à nous asséner comme des maximes fondamentales (« Le bonheur, c’est mauvais pour la fiction »… Pitié !), on oscille entre l’éclat de rire et la pulsion de meurtre.

Le film est mauvais. Bon, on en a vu d’autres. Un film sur rien, qui ne dit rien, qui n’apporte rien, ça a le mérite de s’oublier vite ; c’est pardonnable. Mais voilà, la différence avec Klapisch, c’est qu’il a des velléités artistiques ; c’est qu’il a des prétentions intellectuelles ; c’est qu’il aspire à nous soumettre des références, à nous transmettre un message, que dis-je, une véritable vision du monde ! La différence avec Klapisch, c’est qu’il se prend terriblement au sérieux, et c’est ce qui fait de son film une si grande et si révoltante imposture, en plus d’être un mauvais moment à passer.

Ce que Klapisch prétend nous montrer, d’abord, c’est un film générationnel et engagé. Xavier serait « l’emblème d’une génération de la débrouille, bravant une vie bordélique et ses emmerdes avec » (merci L’Express), un « citoyen du monde » entouré d’amis cools et modernes (une ancienne baba cool reconvertie dans la finance et le commerce équitable, une lesbienne qui s’essaye à l’homoparentalité), vivant dans l’air du temps, à qui on peut facilement s’identifier. Raté : le film tout entier suinte le cliché et la caricature, les personnages forment à eux seuls un formidable condensé de tous les stéréotypes en vogue et la réalité artificielle dans laquelle ils évoluent révèle l’idéal petit bourgeois incroyablement conformiste du réalisateur. Il est loin le temps du « Péril jeune »…

Mais s’il n’y avait que ça… Car Klapisch, en plus de se faire passer pour un utopiste engagé de gauche tout en versant dans le « feel good movie » pour coller au besoin d’évasion des Français en pleine crise, nourrit aussi des ambitions de réalisme. C’est donc un tableau crédible et bigarré des grandes villes internationales qu’il propose de nous peindre, une véritable invitation au voyage ! Il nous prend par la main, nous fait sortir des sentiers battus et grâce à lui, nous découvrons enfin le vrai visage de ces métropoles occidentales, sources de tous les fantasmes. Là réside le plus gros mensonge du film, et même de la saga toute entière (on ne parlera pas du traitement infligé précédemment à Barcelone, Paris, Londres et Saint-Pétersbourg…).

Donc, pour Klapisch, le New York typique, réaliste, se résume à ça : des lofts gigantesques avec d’infinies baies vitrées et une vue sur Central Park, les groupes de femmes chinoises en pleine séance de taï-chi matinale dans un parc en guise d’argument folklorique, un magasin asiatique qui vend des crapauds vivants pour la touche de pittoresque et des murs ornés de graffitis pour l’effet quartier populaire. Comment faire plus conventionnelle, plus édulcorée, plus factice que cette mauvaise image d’Épinal qui, sous couvert d’une pseudo-poésie affligeante, n’a même pas le mérite de nous faire rêver ? On ne nous avait pas autant gâtés depuis le tout à fait navrant et inutile « Nous York » de Géraldine Nakache.

À l’image d’un Woody Allen sur le déclin qui, depuis quelques années, s’est mis en tête de tourner un film dans chaque capitale européenne, en versant dans le romantisme désabusé et l’idéalisation typiquement américaine de ce qui est censé faire le charme du Vieux Continent, Klapisch veut, lui aussi, se faire le chroniqueur avisé d’une époque et d’une ville qui fait rêver la France. Mais si on peut excuser Woody Allen, que la sénilité guette ostensiblement, de se vautrer dans la caricature, Klapisch, lui, ne mérite pas la même tolérance ; la seule raison qu’on peut trouver à ce concentré de clichés qu’il a intentionnellement conçu, c’est son manque d’imagination. Et ça, pour un réalisateur, ça ne pardonne pas.

Pour couronner le tout, citons un petit florilège des références dont se réclame très modestement Cédric Klapisch. Dans une interview, il prétend s’inspirer, dans le désordre, de Wong Kar-Waï et de la musique de « In The Mood For Love » pour la bande-son ; du concept de résilience, tel que défini par Boris Cyrulnik, pour décrire l’attitude des enfants de Xavier et Wendy face à leur séparation ; et enfin, et c’est la meilleure, d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, pour l’idée de la mise en abyme de l’écrivain qui décide d’écrire son histoire après l’avoir vécue. Rien que ça.

J’ai du passer à côté de quelque chose, parce que les seuls noms qui me sont venus à l’esprit en regardant le film, c’est, à la limite, Marc Levy et Vincent Delerm. Et encore, c’est presque trop d’honneur.

Finalement, on ne peut que s’incliner devant un tel hommage rendu à certains des plus grands intellectuels de notre temps, dont la simple mention des noms doit certainement suffire à convaincre que ce film est forcément destiné à devenir un classique.

Un conseil, donc : mieux vaut passer toute une journée à plancher sur un puzzle 10 000 pièces que de subir pendant deux heures le « casse-tête chinois » de Cédric Klapisch ; on s’ennuie autant, sinon moins, et à la fin, on obtient quelque chose de cohérent.

commentaires

nicolas 09/03/2014 15:40

j'ai tenu 20 minutes...

bogoss_75 30/12/2013 16:43

bien joué jeanne, très bon article!
tu aurais pu également souligner que romain duris aka xavier ne change pas de chemise durant tout le film.
ce qui contribue à l'odeur de réchauffer de ce dernier volet...

Léa 27/12/2013 12:54

Je ne suis pas d'accord avec certains des commentaires. Le but de cet article est de donné un avis, le lecteur a le choix de lire, de ne pas lire, de croire ou ne pas croire, d'aller voir le film ou non. Ici Jeanne, ne fais que donné son avis sur un film qui l'a visiblement beaucoup déçu, pourquoi nuancer si le film ne lui a pas plu. Chercher des arguments positifs "pour nuancer" sonnerait creux et serait limite pire si elle n'a pas du tout aimé le film... Personnellement, ayant été bercé par les deux premiers films, j'en attendais certainement beaucoup trop de ce dernier volet. Et je me suis ennuyée à mourir! Tout est cliché, l'humour est souvent facile, et sans trop de subtilité. Alors oui il aurait été agréable de voir vieillir ces personnages auxquels on s'est probablement tous attaché. Mais pas comme ça ! Le speach en chinois d'Audrey Tautou (WTF ??), les situations incongrues qui s'enchainent (Le coup du conducteur de taxi ?? Vous me direz il fallait bien lui trouver une américaine......CQFD), la course à travers la ville qui bien placée aurais-pu être drôle mais là ça fait juste déjà vu et gros clin d'oeil sans subtilité. Bref l'article est dur peut être mais certainement à la mesure de la désillusion que certains ont pu ressentir en sortant de la salle.

Hélène 25/12/2013 19:45

Whow, whow, cet 'article' suinte le lynchage gratos.
Pour en arriver à ce stade de remontrances, faut en avoir plus que gros sur la patate chère Jeanne!
Fémis? Sorbonne? Licence pro journalisme option critique de cinéma?
Pour tous ceux qui ont kiffé L'auberge espagnole puis Les poupées russes,
Pour tous ceux qui ont suivi Xavier dans son admirable putain d'bordel,
Ce dernier opus, en plus d'être parsemé de petites mais pertinentes trouvailles, nous trimballant de galères en pets foireux, est un vivier efficace de marrades, certes grandes comme moins grandes.
Mais quoi de plus normal. On les connaît. On nous la refait pas. On est juste curieux de savoir un peu plus ce qu'ils ont bien pu devenir ces zozios là. Des personnages denses et vivant pleinement leurs/nos putains de dualités contradictoires. Et les histoires s'assument telles quelles.
Simples mais foutrement alambiquées. Et non sans humour.
Et puis on en reste là, et ce joyeux bordel continue avec nous.
Donnez lui les noms que vous voudrez, du grand petit film au petit grand film,
Mais cette heure et demi vaut la peine d'être vécue,
So long Xavier & Co!

Marion 20/12/2013 20:15

Pas très pro un "article" sans aucune nuance (mais vraiment aucune!) qui ne laisse pas la possibilité au lecteur de se faire sa propre idée. Ca ressemble plus à du snobisme qu'à du bon goût.

Max 23/12/2013 20:22

Ouais, pourquoi tant d'agressivité ?

Et le dernier film de Woody Allen est très beau, en tout cas ça a vraiment aucun sens de le mettre à part dans son oeuvre, et il a fait des choses bien moins intéressantes dans sa jeunesse et tout au long de sa carrière, la théorie qu'il aurait subitement arrêté de faire des bons films après 50 ans de chef d'oeuvres est très étrange. J'ai pas la moindre idée non plus de ce que ça veut dire "typiquement américain" (je pense que tu voulais dire "typiquement new-yorkais", ce qui était vrai avant ses derniers films justement).