Excès d'Actions

par Antoine 13 Décembre 2013, 10:43 Galeries Gratuit

Body Double 29, 2010, 2'58, Brice Dellsperger

Body Double 29, 2010, 2'58, Brice Dellsperger

Cela faisait trois ans que Brice Dellsperger n’avait pas fait escale chez Air de Paris et, comme à chacune de ses expositions au 32 Rue Louise Weiss, un Body Double inédit est dévoilé au public. Pour montrer que la collection s’agrandit, et que la production de l’artiste est intarissable.

L’événement a de quoi réjouir et intrigue à la fois.

“Lorsque j’ai vu Dressed to Kill, une idée de performance filmée s’est imposée à moi : refaire [...] moi-même tous les rôles en travesti et proposer ainsi une doublure travestie du film, une sorte de transfert, de décalque, de collage”*

L’idée du Body Double consiste à reproduire un plan, une séquence, ou bien un film dans son intégralité en ne réduisant le casting qu’à un seul et même acteur, donc un seul corps qui endosserait toutes les interprétations possibles. Le Body Double participe de ce mouvement de niche dans l’art contemporain qui fétichise le cinéma (ici sa valeur industrielle et esthétique) pour en faire une source d’inspiration et une mythologie conceptuelle. La filmographie idéale de Brice Dellsperger oscille entre production californienne et glamour occidental, deux tendances se rejoignant par l’idée d’un genre partageant des codes et des motifs reproductibles à l’infini. Par là même, le remake de Brice Dellsperger exalte le rêve cinématographique, le dévitalise de son environnement d’origine, et exécute la prouesse du réveil de la forme ensommeillée dans la pellicule. Le corps réincarnant pointe alors du doigt la nature aléatoire du film de cinéma: l’émotion d’un acteur, s’il est le résultat de son jeu, résulte également du temps de l’enregistrement. L’acteur du remake sert alors à donner au film une puissance d’altérité.

Dans Bons Baisers d’Hollywood, la filmographie de Brice Dellsperger est constituée de L’Année des treize Lunes de Fassbinder (1978), de Miami Vice de Thomas Carter (1984), de Dressed to Kill de Brian de Palma (1980) et de Postcards from the Edge de Mike Nichols (1990).

Body Double 15, 2001, 8'37, Brice Dellsperger
Body Double 15, 2001, 8'37, Brice Dellsperger

Body Double 15, 2001, 8'37, Brice Dellsperger

Body Double#30, le dernier arrivé, se réfère au film de Brian de Palma qui a influencé toute la série de l’artiste: Dressed to Kill. Brice Dellsperger l’explique d’ailleurs à Pascale Cassagnau dans un entretien du 8 novembre 2010. C’est parce que le cinéma de De Palma est fait de coupes franches, de split-screen et fonde son esthétique sur l’isolement du personnage dans le cadre, que Brice Dellsperger a pu en faire la matière de ses premières performances filmées.


Il est intéressant dans cette exposition de voir se côtoyer dans la deuxième salle Body Double#15 et Body Double#30 comme marquant alors à la fois l’archéologie de la pensée artistique de Brice Dellsperger, et en quelques sortes, son aboutissement ultime par la présentation de cet objet inédit. On y voit un retour à la simplicité de moyens et au radicalisme qui caractérisait ses premiers travaux: un seul écran, deux personnages, un lieu pour un autre (le Metropolitan Museum de New York de De Palma est remplacé par le Musée de Wiesbaden, autrement plus lâche visuellement, et plus sauvage) Si l’artiste célèbre son point de départ, est-ce le signe d’un virage esthétique, ou l’annonce d’un projet à l’ambition différente?


Est-il seulement légitime de se poser une telle question. Pourtant, Bons Baisers d’Hollywood présente en vitrine, élément saillant de l’exposition, un film “en écart” des autres. Ce dernier, Body Double#26 ne fait référence à aucun film préexistant, sinon à la littérature de Kenneth Anger qui dans Hollywood Babylon romance autour du thème du star system et de se décadence. Il n’est pas vraiment un remake de la même façon que le sont les autres Body Double. Il n’est rattaché à eux que par la seule obsession du mythe cinématographique, propre à l’artiste.

On rêverait alors que Brice Dellsperger fasse évoluer son œuvre vers une vidéo d’Histoire.

(*Brice Dellsperger pour Pascale Cassagnau, 2010)

commentaires

Brice Dellsperger 11/02/2014 12:08

Merci Antoine, de forts beaux commentaires sur l'exposition !
Brice