Exposer le rêve

par Elsa 22 Décembre 2013, 11:00 Expos

Ecole de Hieronymus Bosch, Vision de Tondal

Ecole de Hieronymus Bosch, Vision de Tondal

Un phénomène étrange est apparu dans les expositions parisiennes : la multiplication des expositions sur le rêve. La Renaissance et le rêve au musée du Luxembourg, La cime du rêve à la Maison Victor Hugo ou encore Le rêve des formes au Musée d’Art Moderne cohabitent actuellement dans la capitale, tandis que Rêve de monuments s’est terminée en février à la Conciergerie. Mais le rêve séduit aussi les expositions hors de Paris. Rêves de Venise s’est achevée en juillet à l’institut culturel Bernard Magrez à Bordeaux. À Marseille, Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen a été inauguré en même temps que le Mucem. Ce thème dépasse les limites françaises avec l’exposition sur Le surréalisme et le rêve au musée Thyssen à Madrid.

Pourquoi les institutions muséales décident-elles de mettre en valeur cette notion de rêve ?

Jacopo Zucchi, Amour et Psyché

Jacopo Zucchi, Amour et Psyché

La Renaissance et le rêve au musée du Luxembourg développe la pensée platonicienne incarnée par le philosophe Marsile Ficin. Selon lui, il est possible à l’âme, «médiatrice entre le corps et le monde », de se libérer des servitudes de sa matière, notamment lors du sommeil. L’exposition évoque aussi le mythe de Psyché, personnification de l’âme déchirée entre les mondes divins et terrestres. Le musée dépasse ces questions purement intellectuelles pour s’intéresser à un problème plus esthétique : comment représenter le rêve ?

Victor Hugo, Etude d'aigle pour un blason (plume, pinceau, lavis d’encres brune et bleue, empreinte de dentelle, pochoir)

Victor Hugo, Etude d'aigle pour un blason (plume, pinceau, lavis d’encres brune et bleue, empreinte de dentelle, pochoir)

La maison Victor Hugo se préoccupe de l’aspect psychanalytique du rêve en présentant Victor Hugo comme un annonciateur des surréalistes et de leur jeu avec l’inconscient. Néanmoins, les surréalistes ne se revendiquaient pas de cet héritage. Quoique. La phrase présente dans tous les articles sur cette exposition est celle d’André Breton, « Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête ». Au-delà de la petite phrase, Breton inclut effectivement Hugo dans le Manifeste du surréalisme, en 1924, parmi les poètes « qui pourraient passer pour surréalistes ». Ils partagent les réflexions sur le hasard et l’aléatoire. Mais le lien est surtout formel : Hugo a essayé le frottage, l’empreinte, la tâche, la réserve, le grattage, le pochoir.

Serge Poliakoff, Composition abstraite

Serge Poliakoff, Composition abstraite

Le rêve chez Poliakoff semble être la quête de l’abstrait, celle « des formes en soi ». L’artiste était à la recherche d’un langage universel et a œuvré toute sa vie pour trouver la forme qui pourrait enfin l’exprimer. La couleur et la matière posée sur la toile existent par elles-mêmes et ne dessinent que des formes simples. La répétition d’un même tableau est, pour le peintre, une volonté de figer le temps, comme dans un rêve.

Pourquoi cette insistance non seulement sur le thème du rêve mais aussi dans le choix du titre ? Le rêve fait-il vendre ? Au Mucem on retrouve ce thème du rêve, même si dans ce cas le rêve semble plus appartenir à un rêve politique, un rêve de civilisation, que d’une interconnexion avec la pratique artistique. Quelles seraient les implications de cette forte présence ? Les explications sur la morosité ambiante ou la période de crise sont bien évidemment une partie de l’explication. La multiplication des articles de presse ou émission télévisée sur le bonheur s’inscrivent dans cette logique.

Cependant, le choix d’un titre d’une exposition n’a pas la même implication. Sauf si l’art est perçu dans son rôle de loisir, de divertissement. Ce qui est paradoxal puisque ces expositions ne sont pas des plus accessibles : la pensée platonicienne, les jeux avec l’inconscient ou l’art abstrait ne sont pas des thèmes particulièrement faciles. Le public visé est clairement un public averti et cultivé. De plus, ces expositions ne sont pas toujours très compréhensibles. Si le propos intellectuel de l’exposition est en lien avec le rêve, la présentation au public de ce lien est moins évidente. Voir une succession de tableaux abstraits ou mythologiques ne permet pas au spectateur de saisir le lien avec le rêve, d’autant plus si les explications proposées ne sont pas claires.

Alors pourquoi ? Quitte à coller avec l’ambiance générale autant parler de cauchemars. C’est ce qu’avait osé l’exposition du musée d’Orsay, achevée en juin 2013, L’ange du bizarre.Le romantisme noir de Goya à Max Ernst. Et au final, on avait plus rigolé !

Julien-Adolphe Duvocelle, Crâne aux yeux exorbités

Julien-Adolphe Duvocelle, Crâne aux yeux exorbités

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