Le Loup de Wall Street : Approchez le monstre de foire !

par Alice 27 Décembre 2013, 12:06 Ciné

Le Loup de Wall Street : Approchez le monstre de foire !

Martin Scorsese adapte Le Loup de Wall Street, l’autobiographie dégradante de Jordan Belfort, requin du monde de la finance condamné à plusieurs mois de prison pour ses fraudes et ses excès.

Comme dans les films récents du cinéaste, Le Loup de Wall Street commence brutalement, sans pré-générique. Scorsese nous entraîne dans un gouffre d’images qui défilent à une vitesse affolante. Le rythme effréné de cette explosion picturale, on le doit encore à Thelma Schoonmaker, la monteuse complice de Scorsese depuis (presque) toujours, qui opère comme une magicienne du visuel.

Le réalisateur se montre impatient, et n’attend pas pour lâcher les loups dans une bataille de trois heures. On pense aux Affranchis dans la forme du film et le schéma typiquement « scorsésien » de l’envol et de la chute qui plane comme une réminiscence. Ici, ce qui rompt avec les autres œuvres du cinéaste, c’est le bannissement total de l’émotion et de la compassion, au profit d’une ironie destructrice et d’un cynisme démentiel. Le portrait des traders est cruel, sans pitié, surtout celui de Jordan Belfort, qui apparaît comme un pantin possédé par le démon de l’argent.

Les scènes s’enchainent et se déchainent : on pénètre dans l’intimité féroce et animale de Belfort. Toutes les limites sont franchises avec culot et brio : deux mots qui pourraient définir à mon goût l’essence du film entier. Scorsese joue avec le feu sans jamais se brûler, dans sa façon de faire osciller son Loup de Wall Street entre bijou de décadence et « trop plein » dérangeant. Le cinéaste orchestre un bal et fait tomber tous les masques sauf celui de la cupidité, tournée en ridicule. Tous les « vices » s’entrechoquent et s’écoule alors du film un cynisme, judicieusement allégé par l’humour grinçant et le burlesque étonnant des personnages, qui réduirait l’épanouissement vital à l’argent, chemin vers le sexe, l’alcool et la drogue.

Leonardo DiCaprio s’allie à Scorsese pour la cinquième fois, produit le film et fait de son corps le processus de déshumanisation du personnage qu’il incarne. Son jeu est excessif, impressionnant, burlesque, ridicule, sans AUCUNE limite : on le voit danser, éclater, ou plutôt hurler de rire, ramper par terre, jouir de douleur, grimacer à l’excès jusqu’à se défigurer. Narrateur, DiCaprio joue un Belfort qui nous invite à contempler sa déchéance. Il descend les escaliers vers nous au début, parle souvent à la caméra, s’adresse à son public en transgressant les limites du cadre et de la fiction puis, il nous happe dans son explosion en rejetant tout contrôle. Il est à la fois déroutant, pathétique, hilarant, enragé, bestial : l’acteur fétiche de Scorsese est à l’image de son film. Le mentor de Belfort (Mark Hanna), joué par Matthew McConaughey, lui conseille, pour être victorieux dans le monde de la finance, de ne jamais imploser : la bombe est déclenchée. Ce face à face se démarque comme la scène clef du film puisqu’elle est à l’origine de la transformation de Belfort. Fondée sur le génie qu’ont les deux acteurs à s’échanger la réplique sur un fond d’improvisation palpable, Mark Hanna est le moteur de la dégradation de Belfort : il transmet le vice et fait démarrer l’épopée dévastatrice du jeune loup. Jonah Hill est aussi un élément important à la démence du film, il est survolté.

Le Loup de Wall Street : Approchez le monstre de foire !

Mais, Le Loup de Wall Street démarre à une vitesse tellement fulgurante que la chute de son personnage principal s’installe au ralenti et, comme victime de ce contraste trop appuyé, elle fait perdre au film un peu de sa fougue pendant la dernière demie heure. Trop évidente, la chute en est-t-elle devenue lassante ? Non, c’est plutôt comme si l’intrusion du tragique ne fonctionnait pas après la fusion étonnante des genres qui composait le film : le tragique ne semble pas avoir sa place dans ce mélange.

Le Loup de Wall Street s’impose à la fois comme l’illustration d’un changement marquant dans le cinéma de Scorsese mais aussi comme une réflexion, une introspection sur celui-ci. La nouveauté réside dans le fait que le cinéaste ne dessine pas l’éloge d’un antihéros (contrairement à certains de ses biopics comme Kundun et Aviator) mais organise une farce qui brise les tabous pour le tourner en ridicule afin de mieux le détester. L’introspection, c’est tous les personnages du film qui jouent aux durs à cuire (« tough guy »), aux mafieux, aux Affranchis mais qui ne sont finalement que des pantins, sans aucune force morale, assoiffés de vide, de néant et hantés par la médiocrité qu’ils reflètent. Dans Le Loup de Wall Street, Scorsese s’amuse avec le pessimisme, essence principale de toute son œuvre cinématographique, et le nuance en le teintant d’une absurdité violemment grotesque, mais cela avec une main de maître : tout est assumé, sublimement dirigé et un trouble vertigineux nous saisit bien au-delà de la sortie de la salle … Le Loup de Wall Street, c’est le spectacle d’un animal en cage qui se déchaine, pour mieux se détruire.

commentaires

nicolas 18/03/2014 19:02

Heureusement que c'est "sublimement dirigé", c'est quand même Scorcese, le mec fait des films depuis 50 ans, et quels films. Mais cette virtuosité de réalisation suffit-elle? Pour moi ça ne marche pas. Construit comme les affranchis (à tel point que ça laisse un arrière goût de déjà vu pour qui adore ce film, comme moi) sauf que Di Caprio et Hill ne sont pas Pesci, De Niro et Liotta. Scorcese soit-il, les 3h de film, il faut les tenir; et 3h focalisées sur le personnage méprisable et suffisant de Jordan Belfort (c'est là tout le propos, j'ai bien compris) évoluant dans son monde de "tueurs" décérébrés et arrivistes, et bien on s'ennuie ferme. Pas d'émotion ni de compassion, certes: donc aucune compréhension de ce personnage auquel on ne s'attache jamais. Des plans séquences (si fabuleux dans les affranchis et ragging bull par exemple) qui tombent ici à plat par inutilité narrative, juste du tour de force cinématographique donc on sait déjà scorcese capable, mais avec plus de substance à mon goût… En ajoutant (certes c'est un détail) pas mal d'erreurs raccords dans le montage. Pas pour moi...

Max 27/12/2013 17:40

Le truc le plus important à dire sur le film à mon avis est à la fin de l'article : "sublimement dirigé". C'est assez largement son film le plus abouti du point de vue de la mise en scène depuis Casino. Et je pense que tu amenuises le lien avec ce film, et bien sur Goodfellas (les affranchis), et à mes yeux tout ça va laisser l'impression d'une trilogie monumentale. Si le film rompt avec certains films (la partie mineure de son oeuvre en somme), il est en cohérence totale avec Goodfellas et Casino, dans lesquels on assiste exactement de la même façon à ce que tu as décrit judicieusement comme : "le bannissement total de l’émotion et de la compassion, au profit d’une ironie destructrice et d’un cynisme démentiel." Aucune éloge des antihéros (des gangsters (modernes)) non plus dans ces films là, et surtout c'est le même processus de création : le sujet et le scénario sont secondaires et au service d'une mise en scène totalement flamboyante et des acteurs. Ce film comme les deux autres, c'est avant tout une création virtuose où les vrais enjeux sont purement cinématographiques, et où cette virtuosité est d'ailleurs le plus souvent mise au service du second degré et de l'humour (dans celui-ci encore plus que dans les deux autres). Les enjeux politiques, sociaux ou psychologiques sont balayés en 5 minutes. C'est un feu d'artifice de jouissance cinématographique, de gourmandises esthétiques et narratives (une démarche plus tarantinesque que jamais cela dit en passant).

Motherfuckin' masterpiece.