Raymond Depardon, un moment si doux au Grand Palais

par Marine 21 Décembre 2013, 15:00 Expos

Depuis le 14 Novembre, la galerie sud-est du Grand Palais nous offre pour les fêtes de fin d’année Un moment si doux, avec la plus grande rétrospective jamais consacrée à la couleur dans l’œuvre du photographe désormais connu pour avoir tiré le portrait de François Hollande dans les jardins de l’Elysée : Raymond Depardon.


Raymond Depardon est né l’été 1942 à Villefranche-sur-Saône et a grandi à la ferme du Garet. Considéré come le rêveur de la famille, le fils de paysans s’intéresse tôt à la photographie et prend ses premiers clichés à la ferme familiale, puis passe son certificat d’études pour faire plaisir à ses parents.

Raymond Depardon, un moment si doux au Grand Palais

A seize ans, il partira à Paris rejoindre l’agence Dalmas en tant que pigiste, avant de faire rapidement ses preuves au Sahara. Par la suite, il couvrira la guerre d’Algérie et la guerre du Vietnam avant de fonder quelques années plus tard l’agence Gamma, avec un autre grand photographe : Gilles Caron. Dix ans après, Raymond Depardon rejoint la prestigieuse agence Magnum et part l’année suivante en Afghanistan. Au cours de l’été 1981, pendant un mois, le photographe envoie chaque jour au quotidien Libération, une photographie prise durant ses errances dans la ville de New-York. Cet été là, il commence à se laisser aller aux sollicitations visuelles de l’univers qui l’entoure.

Raymond Depardon, un moment si doux au Grand Palais

Les sollicitations visuelles (indénombrables et variées) de l’univers (élargi et éclectique) qui entoure Raymond Depardon sont celles d’un photographe-reporter-réalisateur-artiste-journaliste-documentariste qui a voyagé entre la République de Djibouti et l’Arizona, en sillonnant les routes françaises et en arpentant les routes du désert du Ténéré. C’est à la recherche d’un temps mort, d’une émotion vécue, d’un instant passé entre des guerres et des vastes paysages, des personnalités et des minorités ethniques, que Depardon s’est essayé à tous les styles et formats, appareils et thématiques.

Depuis plus de quarante ans, Raymond Depardon manie comme personne l’art du déplacement. C’est entre le reporter d’agence et l’artiste que ses photographies en couleur permettent de mieux cibler (une petite partie de) son œuvre présentée au Grand Palais : un travail documentaire sur le commun, sur une humanité commune.

Un moment si doux, et ce, grâce à deux aspects. Le premier réside dans le choix de la couleur, représentative d’une nouvelle époque dans la vie du photographe, celle de la liberté. Le second relève de la subjectivité de l’auteur, dorénavant c’est la bonne distance du photographe à son sujet qui détermine l’impact du cliché, ce n’est plus l’instant décisif.

La couleur.

Raymond Depardon, un moment si doux au Grand Palais

Le photojournalisme a longtemps privilégié le noir et blanc et les forts contrastes, mais Raymond Depardon voit la couleur comme quelque chose de très tendre qui lui rappelle son enfance, contrairement au noir et blanc qu’il avait l’habitude d’utiliser pour montrer un monde qui souffre. La maitrise de la couleur et du noir et blanc démontre une habilité certaine à se renouveler.

De ses premiers clichés au début des années cinquante, jusqu’au début des années quatre-vingt, le photographe doublait ses reportages avec des images en couleur, des photographies clandestines. En somme, il s’échappait de la réalité qui lui était imposée, pour marquer la vision colorée qu’il avait de ces instants, d’une vie claire, lumineuse et plus joyeuse. Au contraire, le noir et blanc lui rappelle la colère, une colère proche de celle d’un paysan, où le réel est insaisissable et donc, où le métier est décevant. La couleur se révèle alors comme métaphore de la réalité aux antipodes d’une quelconque violence expressive.

Raymond Depardon accompagne l’histoire de la crise du photojournalisme qui, depuis les années 1960-1970, pousse les photographes à se positionner en marge de la photographie dite plasticienne, pour une défense de la photographie documentaire. En effet, chez les photographes d’après guerre, le concept de « l’instant décisif » était déjà extrêmement écrasant. Ce concept, prôné par Henri Cartier-Bresson, renforçait l’idée d’un instant béni seul capable de faire exister l’image photographique. La fin des années 1970 et le début des années 1980 font la promotion d’une photographie moins virtuose, plus ouverte au sociétal et à la subjectivité du photographe. En 1980, cela fait quinze ans que le fils Depardon est photoreporter et dix ans que son ami Gilles Caron est mort au Cambodge sur une route contrôlée par les Khmers rouges, il se lasse.

Dans l’hémisphère sud comme dans le nord, le photographe s’approprie les couleurs par sa maitrise, à la fois des tons chauds - du désert américain ou des ruelles aux petites maisons roses et bleues du village d’Harar en Ethiopie - et des lumières froides - de la ville de Glasgow. Ainsi, clandestines ou affirmées, les photographies couleurs sont présentes dans l’intégralité de l’œuvre de Depardon, entre la ferme du Garet, où il est né et l’Ethiopie, le dernier pays qu’il a visité.

La subjectivité.

Raymond Depardon, un moment si doux au Grand Palais

Les photographies couleurs de Depardon depuis les années 1980 mettent en lumière un travail, d’une part libéré de tout académisme forcé par le style Henri Cartier-Bresson, et d’autre part à la recherche d’une douceur, d’une émotion, d’une subjectivité. Une subjectivité que le photographe exprime à travers la solitude des villes, des grands espaces, des « temps-mort ». Les émotions y sont toujours fugitives. En Bolivie, un rayon de soleil tape sur une chaise rouge en formica, rappel de la ferme du Garet. A Glasgow, au coin d’un carrefour d’immeubles aux façades sombres, la couleur de la lumière est froide, deux jeunes garçons font des grosses bulles roses de chewing-gum. A Paris, des yeux et un pull bleu canard, des lèvres rouges, Edith Piaf ouvre son regard à la lumière de l’extérieur.

Raymond Depardon confiait dans une interview (Les Inrocks, Hors-série dédié au photographe) que contrairement à l’instant décisif, mot d’ordre pour les reporter de l’agence Magnum, un photographe est un type qui recherche une ligne imaginaire, quelque chose qui n’existe pas. Bien que Depardon ait été formé à la maitrise de la forme par Henri Cartier-Bresson, il a su tirer de la technique de Gilles Caron la maitrise du temps long, de l’apprentissage du retrait et de la distance. Depardon s’inscrit supposément dans le style de la notion américaine de « straight photography » témoignant d’une photographie pure qui entretient un fort rapport au réel. Aujourd’hui Depardon prend le parti de la création, entre le reportage pur et la photo d’art, en faisant le choix de la réalité comme territoire et comme cadre en assumant sa volonté esthétique.

Et c’est entre toutes ses différentes photographies qu’on comprend la mise en scène du « je » mettant le spectateur dans un rôle de témoin de ce regard subjectif. Le fil conducteur de l’œuvre en couleur de Raymond Depardon, est celui de la bonne distance à son sujet, où le réel n’est pas simplifié et où le regard reste doux.

La douceur.

Raymond Depardon, un moment si doux au Grand Palais

« Un moment si doux » ? Le Grand Palais ne nous a pas menti. Un parquet clair, des murs gris perles, des cadres épurés, une lumière douce et tamisée, des petits, des moyens, des grands formats. Le cadre de l’exposition est à l’image du style de l’artiste : simple, épuré et dépouillé. On s’assoit confortablement, d’un coté puis de l’autre, sur l’un des canapés, on flotte entre plusieurs paradis. Au Chili, la vue de Puerto Eden depuis une fenêtre, l’eau du port reflète le rose des nuages et le vert des montagnes, au loin des monts enneigés. En Bolivie, une salle à manger, la lumière est diffuse, on pourrait croire qu’il est midi, les murs sont peints d’un vert émeraude clair et le plafond d’un jaune canari passé.

Au final, cette douceur émane d’un mélange subtil, mais pas toujours calculé, d’une couleur et d’une lumière. La douceur ne représente pas pour Depardon quelque chose d’apolitique ou de passif, elle lui permet au contraire d’approcher ses sujets avec le retrait qui lui est dorénavant reconnu. Ainsi, à l’image du temps faible contre l’instant décisif, le photographe s’intéresse aux lieux faibles autant géographiques que symboliques et il se les approprie, en douceur.

Bref, je pense que vous avez saisi. L’exposition était si douce que je me suis faite happée par le stand souvenirs. Dans un des ouvrages que je me suis offerts pour Noël, j’ai lu ceci : « Seul dans son coin, sans que cela ne fasse trop de bruit, le timide Depardon inventait à tâtons le contrechamps littéraire du photojournalisme. Il trouvait ses mots. » Des mots doux.

Raymond Depardon, un moment si doux au Grand Palais

commentaires

❗️❗️ 22/12/2013 10:07

Come come