Maryan : la ménagerie humaine

par Elsa Vernier-Lopin 12 Janvier 2014, 10:00 Expos

« Je n’oblige personne à aimer ma peinture mais qu’on me colle pas des étiquettes, par exemple peinture dénonciatrice, agressivité sans bornes, ou alors, on dit aussi : Ça m’étonne pas avec son passé concentrationnaire… »

Maryan : la ménagerie humaine

Maryan a toujours refusé que l’on analyse son œuvre uniquement sous le prisme de son séjour dans les camps de concentration. Il ne veut pas qu’on explique son art par des éléments biographiques, si traumatisants soient-ils. La tentation est pourtant forte. Comment ne pas évoquer le fait qu’il ait survécu à la mort lorsque, sélectionné pour être abattu, les balles ne font «que» traverser son visage et sa nuque ? Comment ne pas mentionner le jour de janvier 1945 où il se fait mitrailler lors de son évacuation vers l’Allemagne? Atteint par plusieurs balles à la jambe droite, il sera amputé.

Ce rapport entre son passé douloureux et sa production artistique est un élément essentiel de l’œuvre de l’artiste. De manière inconsciente tout d’abord, Maryan a été traumatisé par ces événements et il est impossible qu’il n’y ait pas d’écho dans son œuvre. Mais aussi de manière totalement consciente : Maryan passera sa vie à jouer de ce rapport.

Né Pinchas Simson Burstein, en 1927, le Polonais change de nom pour Maryan Bergman en arrivant à Paris en 1950. Jugé pour usage de faux papiers en 1956, il obtient le droit de se faire appeler « Pinchas Burstein, dit Maryan ». En 1966, Maryan devient citoyen américain et change officiellement son nom de naissance pour Maryan S. Maryan . Ces changements de nom ne sont pas anodins, ils permettent la transformation de l’homme en artiste. En nommant deux de ses œuvres Ecce homo, voici l’homme, Maryan nous présente les deux aspects de sa personnalité, l’homme et l’artiste.

La partie la plus intime est à part dans son œuvre. L’ensemble des neuf carnets de dessins à l’encre de Chine a été réalisé par l’artiste en 1971. Ces dessins sont exposés pour la première fois. Il faut cependant être prudent : ils ont été conçus à la demande d’un psychiatre. Rappelons que Maryan ne souhaitait pas que l’on mélange production artistique et éléments biographiques. En tant qu'élément de compréhension, la présence de ces carnets est totalement justifiée. Ils sont cependant plus qu'un témoignage. En leur donnant un titre, Ecce homo, Maryan leur donne accès au statut d'oeuvre d'art.

Cet Ecce homo est un moment fort de l’exposition. Ces carnets sont aussi révélateurs d’un aspect essentiel de l’œuvre : l’humour, noir, désespéré, absurde, de l'artiste. Sous une table de verre, des pages du carnet sont ouvertes. D’autres ont été numérisées et défilent sous nos yeux à la fois amusés et horrifiés. On peut regretter de ne pas pouvoir tourner nous-mêmes les pages ou de ne pouvoir revenir en arrière.

Maryan : la ménagerie humaineMaryan : la ménagerie humaineMaryan : la ménagerie humaine
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La vidéo Ecce homo nous permet de faire la rencontre de l’artiste. Tournée au Chelsea Hotel en 1975, quelques années avant sa mort d’une crise cardiaque, on voit l’artiste vêtu d’une sorte de camisole blanche ornée d’une étoile de David. Il déclare que s’il avait un fusil il tirerait sur les Nazis. Il sort alors une arme en plastique et tire sur des mannequins de cartons représentant des Nazis. Il nous regarde et dit « ce sont des mannequins ». Ces provocations sont totalement contrôlées et mises en scène.

La solution, proposée par Philippe Dagen, pour résoudre l’inéquation biographie/production artistique, est de considérer ces événements non comme des éléments biographiques mais comme des témoignages historiques. Maryan serait alors un peintre d’histoire. Mais une peinture d’histoire qui lui est toute personnelle. Lorsqu’il arrive à Paris en 1950, l’abstraction est l’expression artistique dominante. Or cette abstraction est impossible pour Maryan, il ne peut renoncer à la figure humaine. Il partira donc à New York au début des années 60, période à laquelle se consacre l’exposition, pour trouver sa peinture d'histoire. Ce sera celle de la figuration et de l'humain.

L’homme historique est traité par Maryan aux crayons de couleurs et à l’encre de Chine, notamment des Napoléons et autre « personnages ».

Maryan : la ménagerie humaine
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Maryan : la ménagerie humaine
Maryan : la ménagerie humaine

Mais il s'intéresse aussi à l’homme qui a vécu l'Histoire. Tous ses hybrides grotesques sont autant de dénonciations de l’absurdité de l’époque. Une époque incarnée par des humains, ce sont des soldats qui ont tué sa famille, ont tiré sur lui et des millions d'autres. L’artiste choisit d’utiliser la couleur, vive, acide, parfois dégoulinante comme si elle pouvait mettre ces atrocités sous les projecteurs

Maryan : la ménagerie humaine
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Gérard Wajcman, écrivain et psychanalyste, compare la peinture de Maryan à l’art pariétal :

« L’artiste collait sa main sur la paroi et crachait la couleur contenue dans sa bouche. Il y a quelque chose comme ça chez Maryan. Pas peindre simplement, comme tout le monde, avec ses souvenirs, son histoire, ses pensées intimes, mais peindre avec son corps, ce qui l’habite, tout ce qu’il contient, se cracher sur une toile et dessiner son être négatif ».

Maryan crache sa peinture.

Jusqu'au 9 février

Maryan : la ménagerie humaine

En savoir plus :

L’exposition s’inscrit dans un programme de redécouvertes d’artistes par le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme. Bruno Schulz (13 octobre 2004 au 23 janvier 2005) Charlotte Salomon (Du 1er février 2006 au 21 mai 2006) ou encore Félix Nussbaum (22 septembre 2010 - 23 janvier 2011) ont eux aussi eu la chance d’être exposés dans le musée.

Maryan : la ménagerie humaine
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Maryan : la ménagerie humaine

eL'exposition de Maryan est doublée avec celle de Combas, connaisseur de l’artiste. : «Chez Maryan, ça gicle, ça postillonne, ça bave et ça liquéfie. Ça tuyaute et ça trompette».

Maryan : la ménagerie humaine

Prochaine exposition au Mahj à partir du 12 mars : Gotlib !

commentaires

isis 12/01/2014 10:51

Intéressant, j'irai voir cette exposition.