« Le vent se lève »… et Hayao Miyazaki s’en va

par Jeanne Burel 9 Février 2014, 12:57 Ciné

« Le vent se lève »… et Hayao Miyazaki s’en va

Hayao Miyazaki tire sa révérence. Quoique… avec lui, on n’est jamais sûr. Déjà, « Le Voyage de Chihiro », en 2001, devait être son dernier film ; depuis, il en a réalisé trois autres. L’imagination du réalisateur ne semble jamais devoir se tarir et, bien qu’il ait lui-même décidé de sa propre obsolescence, il ne cesse d’émerveiller par la puissance poétique et prophétique de ses fresques animées.

« Le vent se lève » est l’adieu au cinéma du maître de l’animation. Le titre provient d’un poème de Paul Valéry, intitulé « Le cimetière marin », paru en 1920.

C’est un film plus profond, plus sombre et plus pessimiste que tous ses précédents, tout en mélancolie et en résignation.

Pour une fois, il a préféré l’Histoire à la fiction et a choisi un contexte précis : le Japon des années 1920-1930, dévasté par un tremblement de terre surpuissant, gangréné par la pauvreté et obsédé par la course à la guerre.

Miyazaki se voit comme « un homme du XXe siècle » ; il a fait son temps ; il a livré sa dernière prophétie. Et pourtant, sa réflexion n’a jamais autant épousé les préoccupations actuelles.

Jiro Horikoshi, le héros, est myope et passionné d’aviation, comme Miyazaki. À défaut de pouvoir piloter des avions, il en devient un concepteur génial. Son imagination, doublée de cette ténacité fascinante dont sont dotés les matheux, se révèle un atout inestimable pour un pays désespérément avide de prendre part au futur conflit mondial. Inspiré par son modèle, l’ingénieur italien Giovanni Battista Caproni, Jiro, lui, est tout entier habité par son amour des avions, et bien loin de tout questionnement politique.

Au Japon, à la sortie du film, on a reproché à Miyazaki son manque total de patriotisme et son pacifisme revendiqué. Paradoxe, lorsqu’on voit la passivité avec laquelle son héros assiste aux ravages de cette guerre qui ne l’intéresse pas, et dont il a pourtant créé l’une des armes les plus redoutables : le bombardier Zéro, qui décima les soldats américains par centaines. Passif, comme Miyazaki qui, malgré son rejet explicite de la violence et de la bêtise humaines, préfère aujourd’hui sortir de l’arène pour mieux contempler le désastre annoncé depuis les coulisses de sa retraite.

Ce film n’est pas un cri de révolte, mais un triste constat, un adieu en forme de renoncement à un monde qui n’a pas vraiment changé depuis le début du siècle dernier, à une civilisation moderne qui n’a toujours pas compris les limites de son pouvoir, malgré les nombreux drames qui ont émaillé son histoire. C’est un film sur le paradoxe de l’intelligence humaine, capable de concevoir les plus belles inventions et de les exploiter aux fins les plus laides.

Et pourtant, alors que le dernier plaidoyer du réalisateur est plus sinistre que jamais, tout n’est que beauté, lumière et couleur dans le film. Sur la barbarie de la guerre, l’emporte la grâce d’un avion de papier porté par le vent. À la gravité qui attire irrépressiblement ces engins vers la terre et la mort, répond le tracé aérien d’un chapeau balayé par un courant d’air. La tension ambiante et l’excitation malsaine qui précèdent le conflit, s’évanouissent à la vision d’un coucher de soleil rougeoyant dans la baie de Tokyo. Les ruines des maisons calcinées par le feu cèdent la place à la vision d’un océan verdoyant d’herbes hautes, qui ondulent dans un souffle. L’ampleur terrifiante de la machinerie militaire et la ville qui grignote le paysage un peu plus tous les jours ; tout ça n’est rien face à la puissance de la nature qui, en une seule et vaste onde sismique, calme les ardeurs d’une humanité insolente et reprend ses droits, pour un temps seulement.

Et pourtant, si Miyazaki a toujours fait de la nature un personnage à part entière de ses films, une force incarnée et douée de volonté, tour à tour bienveillante et irascible, « Le vent se lève » n’a plus cet élan et cette confiance des films précédents, qui nous donnaient le droit d’espérer que tout était encore possible, qu’on pouvait encore changer et qu’il devait y avoir une limite à l’aveuglement et à la démesure des hommes. Cette nature toute-puissante semble, pour la première fois, dépassée par le pragmatisme et la folie guerrière. Jonchée de carcasses de Zéro carbonisés, la terre luxuriante et animée n’existe plus, à la fin, que dans les rêves de Jiro. Pour la première fois, Miyazaki nous laisse seuls et désemparés face à nos actes, qui semblent irréversibles, à l’avenir, qui s’annonce inquiétant, et à nos responsabilités, qui paraissent immenses.

Et pourtant, l’émerveillement subsiste. Malgré la profonde tristesse qui habite le film et qui gagne irrémédiablement le spectateur, on continue d’être bouleversé par la minutie du trait, par la richesse d’une image, où chaque chose a sa place et son importance. Ce soin méticuleux apporté aux détails contraste merveilleusement avec l’emphase des paysages, beaux comme des peintures impressionnistes, où il n’est fait économie d’aucune couleur ni d’aucun motif. Ces visions, qui n’ont rien à envier à des images réelles, nous submergent littéralement, provoquant des émotions d’une telle intensité qu’elles s’ancrent durablement dans la mémoire, et ressurgissent avec la même force quand on convoque un jour le souvenir d’une de ses scènes. Miyazaki s’autorise tout et ne nous épargne rien : ni la poésie de son univers, ni l’amertume de sa pensée.

Ce que Miyazaki produit en un film, c’est ce que des dizaines de cinéastes, à travers le monde et depuis que le cinéma existe, essayent de capter et de retranscrire dans leurs films, en déployant des trésors d’imagination et de technique : l’indéfinissable richesse de la réalité. La beauté accablante et l’infinie diversité de la nature, l’universalité de sentiments comme l’amour, la peur, le chagrin, la simplicité d’une rencontre, l’incertitude d’une vie : il y a tout ça dans les dessins de Miyazaki.

C’est un cinéma sensitif et intellectuel, qui emplit d’émotions et galvanise l’esprit. C’est bien plus qu’un divertissement populaire et infantile ; c’est un art, une œuvre dont la forme et le fond épousent parfaitement les contours d’une vision particulière, où rien n’est laissé au hasard et qui bouleverse et enrichit infiniment chacun de ses spectateurs.

Bien plus qu’un dessinateur et un réalisateur, Miyazaki est un passeur. Bien plus que montrer, il diffuse et transmet ce qu’il y a de plus précieux dans sa culture, et qui aujourd’hui s’étiole et s’oublie : l’histoire de son pays, les traditions ancestrales, la religion séculaire du shinto, basée sur une harmonie égale et un respect mutuel entre l’homme et une nature sacrée et omniprésente. Le cinéma de Miyazaki, à la fois identitaire et universel, a cela d’inestimable qu’il est porteur d’une véritable philosophie, bienfaisante et universelle, juste et nécessaire, qui pourtant s’essouffle et se raréfie.

Hayao Miyazaki tire sa révérence et nous laisse sur cet avertissement : « le vent se lève ». Le pire est peut-être à venir. Mais, dans son désenchantement, il nous exhorte aussi ; car, à l’époque de Jiro et de Paul Valéry, comme à la nôtre, « il faut tenter de vivre ».

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