Under the Skin : corps-mort

par Anna Gelibert 3 Juillet 2014, 09:08 Ciné

Under the Skin : corps-mort

Poème âpre et rugueux placé sous le signe de l’errance, Under the Skin est avant tout un film sur l’identité. Récit d’une quête initiatique silencieuse et douloureuse d’une femme qui ignore tout de ce qu’elle est, le film prend pour sujet les souffrances d’un individu incomplet et non-écrit : vierge de toute histoire. On touche du doigt les thèmes qui animent le film : sexualité obsessionnelle et chimérique, attraction des corps, volonté d’exister au-delà d’une enveloppe corporelle qui ne dit jamais qui l’on est vraiment, douleur de porter le fardeau d’une image, d’un visage ou d’un corps dans lequel on ne se reconnait pas. Car la chasse, celle à laquelle se voue le personnage sans nom incarné par Scarlett Johansson (qui conduit beaucoup), n’est qu’un prétexte narratif. Ici, point de discours moralisateur sur les sexes ni de message caché sur la prédation féminine ou sur la faiblesse masculine (sujets effleurés métaphoriquement) mais l’expression d’une angoisse latente universelle, celle de devoir exister dans un corps vis-à-vis duquel on se sent étranger.

Under the Skin : corps-mort

Bien que hanté par des thèmes touchants et douloureux, le film ne s’envole jamais vraiment, plombé par une esthétique terne et morose. Car bien que par moments fascinants et prodigieux de beauté plastique – l’antichambre noire miroitante touche littéralement au sublime – ces instants de grâce sont contrebalancés par un naturalisme d’une laideur repoussante, le film ayant pour décor la banlieue résidentielle morne et triste d’une Écosse dans laquelle personne ne voudrait vivre – pour rien au monde. C’est le principal reproche que l’on fera au film : avoir choisi de plonger ses personnages dans une hyper-réalité dénuée de toute beauté formelle, éminemment sordide, pour ne pas dire totalement hideuse. Ce parti-pris esthétique étonne tout autant qu’il frustre au plus haut point, tant il y avait là matière à transcender ces lieux mortifères. C’est d’autant plus vrai que certains décors post-industriels typiques du Royaume-Uni et de l’Écosse possèdent quelque chose d’éminemment beau et de fascinant qui jamais ne transparaît à l’écran. Les contre-exemples ne manquent pas : on songe notamment à Trainspotting qui, il y a de cela presque vingt ans, dépeignait le milieu ultra-urbain d’une Écosse ouvrière mourante et vétuste ayant bien plus d’intérêt que les décors accablants de neutralité qui encadrent l’action du film de Johnatan Glazer, royaume des parkings vides et gris, des bas fossés crasseux, des pavillons en ruines et des tunnels lugubres. Le tout filmé sans la moindre once d’étalonnage ou de quelconque effet de style autre que celui d’un reportage télévisuel. La ville est moche, que cela soit sous son état nocturne ou diurne, crevant sous la pollution, la lumière jaunâtre des lampadaires et des enseignes lumineuses de supermarchés de banlieue. Même la nature, la forêt immense et anxiogène ou les côtes maritimes jonchées de galets noirs sur lesquels vient se fracasser une mer violente et déchaînée, cette nature magistrale devient sale et maussade reflétant l’état d’esprit sépulcral qui définit le film tout autant qu’il le dessert.

Under the Skin : corps-mort
Under the Skin : corps-mort
Under the Skin : corps-mort

Film complexe, tantôt prétentieux, viscéral, minimal et touchant, Under the Skin ne ressemble à rien d’autre. Le point d’orgue de ce tableau composite : une bande-originale sublime et envoûtante, quasi transcendantale composée par l’artiste britannique Mica Levi (aka Micachu) qui signe ici son premier travail pour le cinéma :

Under the Skin : corps-mort

commentaires

Mazel 04/07/2014 02:56

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