Les Rencontres d'Arles : une année charnière

par Elsa Vernier-Lopin 31 Août 2014, 11:53 Scènes

Les Rencontres d’Arles, un festival estival annuel de photographie a été fondé en 1970 par le photographe arlésien Lucien Clergue, l'écrivain Michel Tournier et l'historien Jean-Maurice Rouquette. Souvent produites en collaboration avec des musées et des institutions françaises et étrangères, les expositions sont présentées dans différents lieux patrimoniaux de la ville, des chapelles du XIIe siècle ou des bâtiments industriels du XIXe.

L’édition 2014 est placée sous le signe du changement. Suite à un conflit concernant le rachat des Ateliers de la SNCF par la Fondation Luma, le directeur François Hébel a présenté sa démission en novembre et signe, après quinze années, sa dernière réalisation.

En opposition au « white cube » traditionnel des galeries, les églises désaffectées qui font tout le charme du festival ont toujours eu le défaut de ne pas proposer des conditions idéales pour la conservation et la présentation des œuvres. Les Ateliers de la SNCF, récupérés par le festival en 1986, ont permis d’étendre et d’améliorer les espaces d’expositions et sont devenus, petit à petit, un symbole de la manifestation. Néanmoins, le problème des conditions d’expositions perdure dans ces espaces en mauvais état. La mairie et l’Etat n’ont pas le budget nécessaire pour les travaux de rénovation. C’est là qu’entrent en scène Maja Hoffmann et sa Fondation Luma. Partenaire des Rencontres depuis des années, elle souhaite participer au rayonnement culturel d’Arles, en créant sa Fondation dès 2004, qui ne se consacrera pas seulement à la photographie mais aussi à la création contemporaine en général. L’idée est aussi de fédérer la Fondation Van Gogh, la nouvelle Ecole Nationale de Photographie, les Rencontres et la Fondation Luma dans un grand ensemble culturel dynamique. La Fondation elle-même sera abritée dans un bâtiment dessiné par Frank Gehry, une tour de titane aux facettes irrégulières de 56 m de haut, et s’intégrera dans un complexe culturel.

Les Rencontres d'Arles : une année charnière

Mais François Hébel n’est pas satisfait par cette solution qui, selon lui, laisse la plus grande partie des Rencontres aux mains d’une fondation privée. Il propose, en 2012, un contre projet, le Centre Mondial de la photographie pour pérenniser sur toute l’année les Rencontres. Le financement public ne sera pas accepté et la Fondation Luma s’installe avec un compromis : la galerie principale de l’Atelier des Forges sera mise à disposition des Rencontres chaque été par la Luma, en échange d’un loyer “symbolique”.

Pour cette 45e édition le thème est celui de la « Parade ». Parade comme mise en scène de la ville mais aussi dernière Parade du directeur François Hébel : "Il n'était pas possible de sortir de scène autrement que de façon théatrale". François Hébel tire sa révérence en s’accompagnant des fidèles des Rencontres, Raymond Depardon, Martin Paar, Christian Lacroix… Une rétrospective est ainsi accordée à l’un des fondateurs des Rencontres, Lucien Clergue.

Lucien Clergue, L'Arlequin de la grande récréation, Arles, 1954. (avec l'aimable autorisation de l'artiste) Copyright Rencontres Arles

Lucien Clergue, L'Arlequin de la grande récréation, Arles, 1954. (avec l'aimable autorisation de l'artiste) Copyright Rencontres Arles

Les ateliers SNCF abritent quelques merveilles comme le Chinois Kechun Zhang lauréat du prix découverte. Sa série « Le fleuve jaune » est magnifique. Poétique et silencieuse, elle n’est pas pour autant désespérée. L’artiste le dit lui-même, « on aurait tort de ne pas être optimiste ».

Kechun Zhang, Homme puisant de l'eau dans le terrain vague, province du Ningxia, 2011.Copyright Rencontres Arles

Kechun Zhang, Homme puisant de l'eau dans le terrain vague, province du Ningxia, 2011.Copyright Rencontres Arles

De nouveaux lieux sont prêtés par la ville comme la chapelle de l’hôtel Jules César qui accueille les Arlésiennes de Christian Lacroix, ou comme le Bureau DesLices. La découverte, dans ce nouveau lieu, de la collection de Martin Paar sur les livres de photographies chinoises est très décevante. Le lieu n’a pas d’âme et on ne comprend pas le parti pris d’être plongés dans le noir, éclairés par de simples lampes torches, alors qu’il y tant à lire !

L’harmonie parfaite entre la photographie et le lieu surgit encore, comme avec « Identités, territoires de l’intime » de Denis Rouvre. Le jeu avec l’espace de l’église est intelligent et sensible. Le photographe a interrogé des personnes sur l’identité française. Une voix commence à répondre à la question puis un visage apparaît. On s’installe et on écoute ces témoignages. La magie opère.

Les Rencontres d'Arles : une année charnière

"De nationalité française, d'origine tzigane russe ! Bon ! On est … on est … mal vu par certains ! Hein ? … mais je suis français, je vote, je sais comment je vote et je dirige aussi la communauté tzigane, je suis responsable de la communauté tzigane. Pour moi, tout le monde est bien, tout le monde , il faut qu'on soit égaux. La politique nous tue. On veut tuer le Rom, on veut tuer l'étranger, faut pas, faut pas ! C'est dieu qui les a mis sur terre ! Faut les garder."

Robert Demeter, Île-de-France

Une grande place est faite aux collections, celles de Martin Paar ou de Daile Kaplan mais aussi la très belle collection de l’Allemand Arthur Walther. L’exposition « Typologie, taxinomie et classement sériel » est la première partie d’une exposition consacré aux œuvres de la collection. Elle s’intéresse aux photographes qui questionnent les codes du réalisme en photographie, tout en utilisant les outils formels de la classification, de Richard Avedon à Ai Wei Wei en passant par J.D. OKhai Ojeikere. Une occasion de découvrir l’art contemporain africain.

Si le plaisir de parcourir les espaces d’expositions est toujours aussi fort, on ne peut s’empêcher d’être déçu par le manque d’audace de François Hébel pour sa dernière édition. A part quelques coups de cœur, la plupart des photographes sentent le « déjà-vu ». Ainsi les portraits de David Bailey, incontestablement très forts, mais surtout internationalement connus.

David Bailey, Mick Jagger, 1964. (Avec l’aimable autorisation de l’artiste ) Copyright Rencontres Arles

David Bailey, Mick Jagger, 1964. (Avec l’aimable autorisation de l’artiste ) Copyright Rencontres Arles

Espérons que le nouveau directeur des Rencontres, Sam Stourdzé, ancien pensionnaire de la Villa Médicis et actuel directeur du Musée de l’Élysée de Lausanne, saura conserver le souffle donné par François Hébel durant ses dernières années tout en parvenant à cohabiter avec la Fondation Luma.

Affaire à suivre !

Jusqu'au 21 septembre

commentaires