Utopia ou la légère paranoïa

par Anne-Valérie Payet 17 Août 2014, 12:21 Ciné

Utopia ou la légère paranoïa

La première chose à dire concernant Utopia, est « ALLELUIA ».

Enfin une saison de 6 épisodes !

Finies les séries de 57 épisodes de 43 minutes où vous apprenez au bout du 52ème le nom du héros : les Anglais ont enfin compris que l’on a envie d’allier divertissement et vie sociale. Thanks God !

Chaque épisode est une véritable explosion de rebondissements, d’intrigues, de découvertes, et de nouveaux personnages. Tandis que les séries se cantonnaient jusqu’alors à n’être qu’art narratif, Utopia élève le genre au rang d’art visuel.

La deuxième chose c’est merci, merci, merci d’avoir osé une réalisation aussi pointue! Le divertissement TV n’est plus à l’heure du plan fixe, les amoureux de la série peuvent enfin avoir droit à un investissement réalistique tout aussi important que dans un long métrage. L’équipe de réalisation est d’ailleurs composée de personnes issues du cinéma indépendant anglais, et cela se voit.

Utopia ou la légère paranoïa

Les couleurs sont boostés au possible, saturées, comme si on avait pris pour color code un sachet de Dragibus. Chaque plan ressemble à un tableau de David Hockney. Perdus dans de grands espaces, où s’affrontent buildings et prairies, on oscille entre couleurs de comics et couleurs cauchemardesques.

On y retrouve clairement l’inspiration des plus grands. Le premier qui vient à l’esprit est Lynch. Pourtant, Marc Munen, réalisateur de la série, cite principalement les frères Cohen, et surtout Polanski comme source d’inspiration, et plus précisément « Cul de sac » et « Rosemary baby ».

Ah oui, d’ailleurs, je ne vous ai pas parlé du thème : il s’agit d’une bande dessinée (« Utopia ») autour de laquelle plane un mystère. Plusieurs personnes vont se retrouver en possession de la dite BD originale et seront soudain prises pour cible par une organisation secrète meurtrière. Ils ne connaissent ni ceux qu’ils fuient ni vraiment pourquoi ils fuient; ils vont le découvrir avec nous au fil de la série !

On a parfois l’impression que la narration de la série se déroule dans un monde imaginaire mais une chose est sûre, Utopia est une critique provocante du monde contemporain.

Le rapport à la violence est particulier, poussé à son paroxysme pour choquer, pour marquer les esprits. Les spectateurs sont forcés à la réflexion en permanence. La série a été très critiquée sur ce point. Mais le soin accordé à la mise en scène de la violence (car les méchants de cette série n’ont aucune limite) place le spectateur dans une position de voyeur, qui dérange, qui agresse, qui nous fait culpabiliser mais complètement addictive. Tout cela agrémenté d’une musique transe composée à base de machines expérimentales des années 60’ par le Chilien Cristobal Tapia de Veer. Utopia ou la légère paranoïa.

Utopia ou la légère paranoïa

On y retrouve un casting plus ou moins connu pour les fans de séries, Nathan Stewart-Jarrett que l’on a découvert dans Misfits, le 1er ministre Paul Higgins de Black Mirror, ou encore des talents fous comme Fiona O'Shaughnessy, personnage principal de la série. L’intrigue d’Utopia met tous les personnages dans une tension constante, à la fois palpable et contagieuse.

J’ai été moi-même atteinte d’utopiate, car la force de cette série c’est la puissance d’identification aux personnages.

Alors laissez-vous aussi gagner par le virus, vous n’aurez jamais été aussi heureux d’être malade. D’ailleurs la deuxième saison a commencé en juillet sur Channel 4, et bientôt sur Canal +.

commentaires

max 17/08/2014 17:33

Enfin un article de 42 lignes qui évoque l'investissement réalistique des séries !

Cela dit une chose me laisse perplexe, il me semblait bien que l'immense majorité de la production cinématographique contemporaine était réduite à sa dimension narrative et ne présentait aucun intérêt artistique, et que ça fait bien longtemps que de très belles et ambitieuses séries apparaissent et que le média à travers lequel les créations audiovisuelles nous sont présentées n'a plus trop de rapport avec leur qualité. Lars von Trier et David Lynch ont fait des séries, et un truc aussi récent que True Detective me semble correspondre au cahier des charges exigé par l'auteur de l'article. Mais surtout je ne suis pas sur de saisir la nature du dénigrement sous-entendu de séries comme House of cards ou Game of Thrones (pour citer au hasard parmi les plus récentes). Leur reproche t-on l'abondance de champ-contrechamp et l'utilisation abusive du gros plan ? La pauvreté de la photographie ? Quelque chose ayant à voir avec le scénario ?