William Eggleston – From Black and White to Color

par Marine Minier 9 Octobre 2014, 08:07 Expos

Composition d’une Amérique décomposée

Jusqu’au 21 décembre, la Fondation Henri-Cartier Bresson présente une exposition du photographe américain William Eggleston, précurseur de la photographie couleur. C’est à travers une centaine d’épreuves en noir et blanc et en couleur, empruntées à différentes collections de l’artiste, que From Black and White to Color propose de montrer l’évolution, les ruptures et la radicalité d’un photographe dorénavant reconnu pour la banalité de ses clichés, représentatifs d’une Amérique sudiste, optimiste mais dissimulatrice des maux d’un pays jusqu’alors politiquement dominé par l’anticommunisme et la guerre froide. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’économie intérieure connaît une expansion prodigieuse et, à la fin des années cinquante, Eggleston, en guerre contre l’évidence, se met à parcourir sa région natale du sud-est des Etats-Unis au cœur de l’ordinaire, avec des pellicules 35 mm noir et blanc.

Influencé d’abord par les travaux de Walker Evans sur la Grande Dépression, puis une vingtaine d’années plus tard, par ceux de Henri Cartier Bresson à travers son célèbre ouvrage The Decicive Moment, Eggleston partagera avec ce dernier le goût de la prise de vue, l’expérience de la réalité dans le viseur et s’adonnera à la reproduction de « parfaits faux Cartier-Bresson ». Ici, la Fondation HCB a sélectionné différents tirages noir et blanc d’un Eggleston qui prenait ses sujets sur le vif. On imagine le photographe sortant de sa cachette pour capturer un moment inédit, un instant où ceux qui le voient et qui sont vus n’ont pas le temps de cacher leur inquiétude. Pour les autres, qui ne se savaient pas sujets, le photographe capte l’instant ou ils sont plongés dans leur monde, un monde où ils se pensent seuls, seuls dans leur imaginaire certes, pourtant Eggleston n’était pas loin.

Au début des années soixante, le cadre de l’artiste semble s’élargir. Il photographie ce qu’il y a autour de chez lui, des paysages urbains et leurs usagers, des parkings, des centres commerciaux, des drive-in et des artères urbaines. Les photographies exposées montrent l’apparition de banlieues qui ont conduit à la désintégration des centres urbains et à la délocalisation des marchandises vers des centres commerciaux situés en périphérie des villes. A cette époque, alors qu’aucune critique n’était tolérée, Eggleston, comme son ami Robert Frank, contributeur de la Beat Generation, s’est joint au mouvement des documentaristes subjectifs pour affirmer un regard décalé sur le monde avec un point de vue ironique et extérieur sur la société américaine de l’époque.

En somme, Black and White to Color propose un équilibre, entre reportage et fresque sociale, où l’artiste compose un roman de l’ordinaire, un roman sur l’Amérique sudiste décomplexée et consommatrice, et sur l’adaptation de ces villes au règne de l’automobile.

Sans titre, 1960-1965 © William Eggleston / Eggleston artistic Trust, collection de l’artiste

Sans titre, 1960-1965 © William Eggleston / Eggleston artistic Trust, collection de l’artiste

From Los Alamos Folio1 , MEM, 1965 © William Egglestosn / Courtesy Wilson Centre for Photography

From Los Alamos Folio1 , MEM, 1965 © William Egglestosn / Courtesy Wilson Centre for Photography

From Los Alamos Folio 5,MEM, 71/74  © William Eggleston / Courtesy Wilson Centre for Photography

From Los Alamos Folio 5,MEM, 71/74 © William Eggleston / Courtesy Wilson Centre for Photography

Bien qu’apparaisse une typologie propre au photographe, les bars, les stations essence, les voitures, les personnages fantomatiques perdus dans l’espace, les objets du quotidien et la déréliction ; ses meilleures images sont celles qui témoignent d’une atmosphère extrêmement dense et ambiguë. C’est grâce à sa maniabilité à adopter souvent des points de vue insolites (celui de la mouche, du chien assis, ou du passager en voiture), qui fait de lui le créateur d’un style où le potentiel du sujet est amplifié.

L’artiste se met alors à photographier l’ennui, l’attente, la solitude et l’absence de ses compatriotes, presque toujours avec un danger menaçant en bordure de cadre. On peut y voir des gobelets laissés sur le capot d’une voiture, une bouteille de Coca abandonnée sur une table de restaurant, des bigoudis déposés sur le rebord des toilettes, des ampoules et des téléviseurs restés allumés. Visiblement, chez Eggleston les objets sont emplis de présence humaine.

Untitled, 1960-1965 © William Eggleston / Eggleston artistic Trust, collection de l’artiste

Untitled, 1960-1965 © William Eggleston / Eggleston artistic Trust, collection de l’artiste

Sans titre, 1965-1970 © William Eggleston / Eggleston artistic Trust, collection de l’artiste

Sans titre, 1965-1970 © William Eggleston / Eggleston artistic Trust, collection de l’artiste

William Eggleston disait « le monde est en couleur et on ne peut rien contre (…) je n’ai jamais senti le besoin d’enjoliver le monde dans mes photos ». Ses premières images couleurs sont une ode réaliste au commerce, aux voitures, à la restauration rapide et aux objets du quotidien, comme une métaphore visuelle d’un monde aliéné.

A cette époque, la société américaine n’est pas encore prête à voir le monde en couleur, miroir de ce qu’ils ne voulaient pas voir. Pourtant la couleur permet de rendre les photographies d’Eggleston plus éloquentes encore, car elle retransmet l’atmosphère d’un lieu particulier créant d’une certaine manière des effets, du bruit, du silence, des odeurs et une température, autant de sensations que la photographie en noir et blanc n’avait encore jamais évoquées.

Même si l’artiste confie n’avoir jamais eu l’impression de changer sa manière de photographier, la couleur a néanmoins pour fonction moins de décrire que de créer une ambiance, l’ambiance de Eggleston : banale certes, mais surtout inquisitrice sur les modes de vie d’une société capitaliste.

Fondation Henri Cartier-Bresson

2 impasse Lebouis 75014 Paris

La Fondation HCB est ouverte du mardi au dimanche de 13h à 18h30, le mercredi jusqu'à 20h30 et le samedi de 11h à 18h45. Fermée le lundi.

7 € plein tarif

4 € tarif réduit

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