Niki de Saint Phalle : une sacrée Nana !

par Elsa Vernier-Lopin 19 Octobre 2014, 07:59 Expos

Née Marie-Agnès à Neuilly-sur-Seine, élevée dans une école religieuse à New-York, la jeune femme refuse la vie facile qui lui était offerte.

Je n’accepterais pas les limites que ma mère tentait d’imposer à ma vie
parce que j’étais une femme.
NON. Je franchirais les limites pour atteindre le monde des hommes
qui me semblait aventureux, mystérieux, excitant.
Ma nature optimiste m’y aida

Elle quittera sa famille et son milieu pour la bohème de Montparnasse. Elle sera artiste, peintre, assemblagiste, sculpteure, graveuse, performeuse et cinéaste expérimentale et s’appellera Niki.

Cependant, l’héritage artistique américain est très présent dans son œuvre. La première salle de la rétrospective qui lui est consacrée au Grand Palais nous dévoile une partie peu connue de sa production. Ses tableaux-assemblages nous évoquent Robert Rauschenberg, et sa peinture dégoulinante, les « drippings » de Jackson Pollock. Déjà, elle nous parle des femmes.

Niki de Saint Phalle est consciente de sa responsabilité de femme artiste. Elle est une des rares artistes féminines de son temps. Louise Bourgeois est encore une inconnue, et on commence à entendre parler des performances de Carolee Schneemann ou de Yayoi Kusama au Japon. Elle sera la seule femme du groupe des Nouveaux Réalistes.

Ses premières productions posent la femme en révolte contre les carcans de son époque. Les Mariées ou les Accouchements, sculptures créées à partir d’accumulation d’objets, montrent la souffrance des femmes.

© Didier Plowy pour la RMN-Grand Palais, Paris  2014

© Didier Plowy pour la RMN-Grand Palais, Paris 2014

Niki de Saint Phalle aime les femmes. Elle en fait des guerrières, des déesses avec ses sculptures monumentales de femmes aux formes généreuses : les Nanas. Le succès populaire de ces créations a finalement desservi la compréhension de l’œuvre de l’artiste assimilé à un univers joyeux et pop. C’est une véritable révélation pour l’artiste qui y voit l’émancipation de la femme.

© Didier Plowy pour la RMN-Grand Palais, Paris  2014
© Didier Plowy pour la RMN-Grand Palais, Paris  2014

© Didier Plowy pour la RMN-Grand Palais, Paris 2014

Si Niki de Saint Phalle n’est pas anti-hommes, elle prône cependant une société matriarcale.

Vous croyez que les gens continueraient à mourir de faim si les femmes s’en mêlaient ? Ces femmes qui mettent au monde, ont cette fonction de donner vie – je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elles pourraient faire un monde dans lequel je serais heureuse de vivre.

Ce rapport aux hommes n’est pas frontalement traité dans sa production mais se lit en creux. Violée par son père à 11 ans (ce qu’elle ne dit publiquement que très tard), Niki sera au contraire très soutenue par les hommes qui l’accompagnent au cours de sa vie. Son mari, Harry Mathew, accepte de se voir confier la garde de ses enfants, et son partenaire et amant Jean Tinguely la soutiendra au point de devenir son assistant, concevant les structures métalliques de ses œuvres sans jamais les signer.

Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely à l'atelier photographie de Harry Schunk 1963 © 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved

Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely à l'atelier photographie de Harry Schunk 1963 © 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved

Je veux être supérieure : avoir les privilèges des hommes et en plus garder
ceux de la féminité, tout en continuant à porter de beaux chapeaux.

Niki jouera toute sa vie avec sa féminité. Très jolie fille, ancienne mannequin, reconnue internationalement, elle joue avec les média en proposant de véritables interviews-performances où elle n’hésite pas à rembarrer les journalistes qu’elle juge « anti-féministes ». Les vidéos qui émaillent l’exposition permettent de saisir le ton de l’époque et la réaction des journalistes face à une femme artiste, à une époque où les femmes ne peuvent pas plus avoir de comptes bancaires que de prétentions à des carrières politiques.

Or, Niki de Saint Phalle est politisée, féministe, engagée. Mais elle l’est à sa manière. Si la lecture du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir l’a profondément marqué, elle refusera d’adhérer au MLF ou à d’autres mouvements féministes américains. Ses « Tirs » des années 60 expriment toute sa puissance subversive. Ces performances, où des tableaux préparés fixés sur une planche, composés de morceaux de plâtre, de tiges contenant des œufs et des tomates, des berlingots de shampoing et des flacons d'encre, étaient détruits à la carabine par l’artiste ou le public invité, libérant la couleur, furent à la fois fondatrices dans l’histoire du happening et particulièrement scandaleuses car orchestrées par une femme. Dirigés contre une vision de l’art, une idée de la religion, une société patriarcale, une situation politique, un pays – les États-Unis – où le port d’arme est légalisé.

Elle sera aussi une des premières à utiliser l’art pour sensibiliser le grand public aux ravages du SIDA comme en témoigne son magnifique crâne monumental dans une des dernières pièces de l’exposition.

© Didier Plowy pour la RMN-Grand Palais, Paris  2014

© Didier Plowy pour la RMN-Grand Palais, Paris 2014

Elle assimilera aussi son « Nana power » au « Black Power » en proposant des versions noires de ses célèbres sculptures. En 2001, sa série de lithographies s’en prend aux reculs de la politique contraceptive, au mouvement « pro life » contre l’avortement, aux armes à feu en vente libre aux États-Unis, à George W. Bush.

Mais Niki est aussi une artiste pleine de poésie et d’humour. Ses lithographies sur le couple ou ses lettres illustrées sont une des véritables découvertes de l’exposition.

Could We Have Loved? 1968 59 x 74 cm sérigraphie Niki Charitable Art Foundation, Santee, USA © 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved

Could We Have Loved? 1968 59 x 74 cm sérigraphie Niki Charitable Art Foundation, Santee, USA © 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved

Totalement à l’encontre de l’image que l’on pouvait se faire d’elle en harpie ayant abandonné ses enfants, Niki a un langage et une esthétique proche de l’univers enfantin et a notamment créé des parcs pour enfants. Ces projets architecturaux et sculptures monumentales existent tout au long de sa carrière : fontaines, jardins ésotériques et maisons habitables sont parmi ses plus importantes réalisations. Malgré une croyance en la vertu thérapeutique de l’art et une volonté d’apporter de la joie à un grand nombre, ces œuvres monumentales ne sont pas naïves, mais au contraire, les plus audacieuses. Elles sont hautement politiques. Niki de Saint Phalle a eu le souci très tôt de s’adresser à tous, bien au-delà du seul public des musées. En investissant la sculpture publique monumentale, elle choisit la sculpture la plus chère, la plus politique, la plus masculine.

Niki a réalisé pas moins de trois grands parcs de sculptures dans le monde (en Italie, en Israël et en Californie). Le Jardin des Tarots en Toscane, très inspiré de Gaudi, est son œuvre majeure, qu’elle a entièrement financée elle-même, en partie grâce au développement d’éditions ; un parfum, du mobilier, des bijoux, des estampes, des livres d’artistes.

Vue du Jardin des Tarots Garavicchio, Italie © Laurent Condominas

Vue du Jardin des Tarots Garavicchio, Italie © Laurent Condominas

Ces 200 œuvres et archives du parcours à la fois chronologique et thématique sont admirablement mises en valeur par la scénographie, tout concourt à créer un environnement harmonieux autour des œuvres de l’artiste : l’espace, la lumière, le graphisme, l’image et le son. On retrouvera l’Atelier Maciej Fiszer pour Diégo Velazquez au Grand Palais et Martin Scorsese à la cinémathèque Française en 2015.

La commissaire de l’exposition Camille Morineau (qui avait participé à l’accrochage elles@centrepompidou, consacré aux artistes femmes) semble avoir parfaitement réussi son pari de remettre à l’honneur cette artiste autodidacte dont l’œuvre joyeuse et colorée, cache une violence, un engagement et une radicalité incontestables.

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec elle : « Niki de Saint Phalle n’a pas été seulement l’une des premières artistes femmes, si ce n’est la première, à être reconnues à l’égale des hommes dans les années 1960. Il faut selon moi voir en elle l’un des grands artistes du siècle ».

Niki de Saint Phalle en train de viser 1972 photographie en noir et blanc rehaussée de couleur extraite du film Daddy © Peter Whitehead

Niki de Saint Phalle en train de viser 1972 photographie en noir et blanc rehaussée de couleur extraite du film Daddy © Peter Whitehead

Grand Palais

3 avenue du général Eisenhower, 75008 Paris

17 Septembre 2014 - 02 Février 2015

Tous les jours de 10h à 22h (fermeture à 20h le dimanche et lundi)
Fermeture hebdomadaire le mardi

Pendant les vacances scolaires de la Toussaint (18 octobre-1er novembre) et de Noël (20 décembre-3 janvier) : de 9h à 22h

Tarifs :

Plein : 13 €

Réduit : 9 €

(+1 euro si vous réservez un billet coupe-file sur internet)

commentaires

valentine@rollup 23/10/2014 14:54

Super expo! Je regrette vraiment pas d'y être allée !