Respire: la tolérable cruauté

par Simon Labussière 27 Novembre 2014, 11:48 Ciné

Respire: la tolérable cruauté

Trois ans après Les adoptés, Mélanie Laurent revient avec un second film baptisé Respire. Elle a installé ses caméras dans un Midi de la France mal défini pour filmer l’histoire de la relation passionnelle et délétère entre deux lycéennes franchement dissemblables, qui chacune porte sa part d’ombre.

Charlie est une lycéenne discrète, un peu taciturne, que la relation conflictuelle de ses parents place dans une relative insécurité. Un peu après la rentrée arrive une nouvelle, Sarah. Pas vraiment le même genre : grande gueule clopeuse et picoleuse, sa beauté plus évidente, son assurance décontractée et quelques années passées en Afrique lui assurent d’être appréciée, voire admirée du plus grand nombre. Cela n’allait pas de soi mais les deux deviennent amies. Plus qu’amies : des inséparables. Sarah a tôt fait d’éclipser celle qui était la meilleure copine de Charlie, la brave Victoire, brusquement un peu fade, un peu nunuche.

Mais, assez vite, des nuages viennent obscurcir l’horizon de cette amitié fusionnelle. Sarah a des accès d’ironie, de mépris, de cruauté. Surtout, elle souffle le chaud et le froid, et la pauvre Charlie ne sait plus que penser ni à quoi s’attendre. L’attitude de Sarah les éloigne. Cette dernière ne s’en tient pas là et multiplie les mesquineries et les vexations. Jusqu’où cela va-t-il les conduire ?

Respire offre un regard troublant, par moments assez poignant, sur le potentiel destructeur de l’ascendant exercé par une personne sur une autre, surtout à un âge où l’on se construit encore, et où le regard des autres revêt tant d’importance. On pourrait être interloqué par l’abnégation, la passivité, la soumission de Charlie, et les juger irréalistes poussées à un tel degré. Sauf que ces relations déséquilibrées sont sans doute plus fréquentes qu’on pourrait le penser, qui amènent à encaisser, à s’accrocher et à pardonner encore et encore à quelqu’un pour des motifs en partie inexplicables, qui n’ont rien à voir avec la logique ni la raison. « Elle n’est pas si formidable que ça, ta Sarah », lui dit d’ailleurs Claire Keim, mais précisément, l’amitié toute-puissante que lui voue Charlie est largement irraisonnée.

Respire: la tolérable cruauté

Certaines métaphores auraient mérité un peu moins de pesanteur démonstrative, à l’image de la scène du cours de philo sur la passion, qui apporte au récit un éclairage par anticipation plutôt balourd. Le jeu de miroir entre le pardon perpétuel que Charlie accorde à Sarah, et celui que sa mère accorde à son mari, évite mal, pour sa part, l’écueil de la psychologie simpliste. Et son costume de panda à la soirée où elle est la seule déguisée est le reflet un peu trop explicite de sa douceur et de sa vulnérabilité. En revanche, Mélanie Laurent a eu l’habileté de faire de la découverte du secret de Sarah une péripétie du récit, et non le fin mot de l’histoire, car que Sarah cache un secret est vite une évidence. Sa révélation prend la forme d’un travelling latéral légèrement tremblé assez prenant, qui suit Sarah rentrant chez elle, pour se terminer sur Charlie blottie au coin de l’immeuble, ébranlée par sa découverte.

L’interprétation de Joséphine Japy et Lou de Laâge est pour beaucoup dans la vérité et la profondeur de leur relation – laquelle évolue très rapidement, sur le mode des dents de scie permanentes, au fil d’une narration plutôt ramassée. La première incarne une Charlie finalement plus forte qu’il n’y paraît, dont on se demande, au fil des nombreux plans sur son visage, dans quelle mesure la rage et la haine sont en train de prendre le pas sur l’attachement. La seconde compose une Sarah de plus en plus haïssable, mais que l’on ne cernera jamais entièrement, même devenue la caricature de la garce intégrale – et à aucun moment elle n’a l’air plus fausse et manipulatrice que lorsqu’elle se confie après avoir été passée à tabac. Leur jeu, conjugué à un scénario qui ne s’appesantit sur aucune étape de leur relation, donne à cette dernière une certaine épaisseur, qui passe autant par leurs gestes que par les discours, et qui a le mérite de ne pas surjouer la carte de l’ambiguïté sexuelle.

On pourra trouver la fin trop abrupte et un peu en décalage avec le reste du récit. Mais elle conserve une dimension plus stimulante que si Sarah avait compris qu’elle faisait fausse route et était redevenue la Sarah du début ; ou même que si c’était Charlie qui avait compris qu’elle faisait fausse route et était revenue vers ses anciens amis, délaissant celle qui l’a tant faite souffrir. Cette fin correspond à l’inéluctable mécanique du cœur qui s’est mise en route chez Charlie ; c’est même, en un sens, le seul dénouement possible.

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