Terreur australe

par Simon Labussière 16 Décembre 2014, 11:40 Ciné

Terreur australe

Au commencement était Tiboonda. Un hôtel-bar, une école, une voie ferrée avec, miracle, un quai. Autour, l’outback australien. Autant dire le néant. Grant, l’instituteur de cette charmante localité, est bien content de voir arriver les grandes vacances, qui vont lui permettre de rejoindre sa fiancée à Sydney. Pour ce faire, il doit faire escale dans une petite ville industrielle du nom de Bundanyabba. Mais, par un malheureux concours de circonstances, il ne sera pas en mesure de quitter aussi vite que prévu cette bourgade arriérée dont le nom résonne comme un cri guerrier, et dont les habitants noient la vacuité de leur existence dans la bière bon marché, les jeux d’argent et la chasse au kangourou. Grant se retrouve entraîné dans cette spirale infernale. Que va-t-il advenir de notre héros ?

Réalisateur canadien aujourd’hui octogénaire, Ted Kotcheff a réalisé, au sein d’une filmographie assez obscure, un film connu de tous : Rambo, en 1982. Onze ans plus tôt, il est allé tourner en Australie ce film étrange, Wake in fright, visible depuis le 3 décembre à la Filmothèque du Quartier Latin. Porté disparu pendant 30 ans, précédé d’une aura de chef-d’œuvre méconnu qu’accroît encore la vénération que lui voue apparemment Scorsese, Outback – son autre titre – ne pourra qu’attirer les cinéphiles avides de raretés tout sauf "mainstream".

Si Kotcheff installe d’emblée une atmosphère poisseuse, sale et étouffante qui garantit le dépaysement, le film patine un peu durant la première demi-heure, et l’on se met à craindre que les quatre-vingt minutes restantes ne soient que le récit d’une vaste cuite, ce qui ne serait pas tellement aussi terrifiant que ce que le titre laisse présager. Mais le film prend une autre dimension lorsque s’amorce la déchéance de Grant, qui sombre rapidement, à l’instar des autochtones, dans une sauvagerie dominée par les instincts primaires, à base de mauvaise bière coulant à flots, de rires gras, de bagarres dans la poussière et de safaris nocturnes pleins de virilité abrutie et sanglante. Wake in fright devient alors une plongée horrifique, de plus en plus brutale, écœurante et ivrogne, dans le quotidien nauséeux d’une poignée d’autochtones cloués là pour le restant de leurs jours. L’usage à plusieurs reprises d’une caméra tremblotante et d’un montage haché, la succession saccadée de plans presque subliminaux marquent l’accélération du rythme et traduisent la lucidité de plus en plus vacillante de Grant. Le personnage de Donald Pleasence, médecin déchu devenu semi-clochard, s’impose comme le double négatif de l’instituteur : ce qu’il est lui-même condamné à devenir s’il ne parvient pas à s’extraire de ce marasme alcoolisé. La trame globale – la violence barbare d’un groupe de primitifs, à laquelle se retrouve confronté un homme éduqué venu d’ailleurs – ne manquera pas d’évoquer deux films beaucoup plus célèbres sortis dans la foulée : Les chiens de paille (Peckinpah, 1971) et Délivrance (Boorman, 1972).

Terreur australe

Dans le même temps, l’idée que l’instituteur puisse ne jamais réussir à quitter l’enfer de Bundanyabba est assez absurde pour donner au film une dimension totalement opposée : celle d’une vaste farce. La scène où Grant se réveille après une nuit d’ivresse qu’il a terminée en faisant on-ne-sait-pas-trop-quoi avec Doc Tydon est par exemple à la fois glaçante et comique ; et la vision du Doc se levant vêtu en tout et pour tout d’un maillot de corps trop grand qui évoque curieusement une nuisette marque l’apogée de ce sentiment ambivalent, mélange d’effroi et de drôlerie.

Bien sûr, ce double jeu où l’horreur d’un système inextricable le dispute à une forme d’ironie distanciée et cruelle donne au film une tonalité malicieusement kafkaïenne – et le principe d’un univers emprisonnant et absurde est ici mis en abyme, puisqu'après s'être extrait de Bundanyabba, encore faut-il réussir à s’extraire de Tiboonda… Sans forcer le trait et sans prétentions intellectuelles déplacées, ce film en forme de boucle interroge ce qui sépare vraiment l’instituteur des sauvages de Bundanyabba, le vernis d’éducation du premier ayant tôt fait de se craqueler pour laisser à nu la sauvagerie de la nature humaine. Plus que le chef-d’œuvre sulfureux que certains se plaisent à y voir, Wake in fright est une curiosité dépaysante à l’atmosphère mémorable.

Wake in fright (Réveil dans la terreur), de Ted Kotcheff (1h54)

Tous les jours à la Filmothèque du Quartier Latin

du 3 au 23 Décembre 2014

9 rue Champollion 75005 PARIS

commentaires