Mais au fait, il a quelle tête Mahomet ?

par Marie Ferey 18 Janvier 2015, 14:55 Livres

Retour à la source. A l’heure des « Je suis Charlie » sous toutes les formes, revenons sur le scandale initial. La série d’attentats qui a touché Paris la semaine dernière découle de représentations du Prophète dans l’hebdomadaire Charlie Hebdo.

Une de Charlie Hebdo, septembre 2012

Une de Charlie Hebdo, septembre 2012

Cela fait plusieurs années que les dessinateurs s’essayaient à montrer Muhammad, allant à l’encontre d’un prétendu précepte de l’Islam : celui de ne pas, justement, le représenter. Mais c’est en fait un raccourci que de considérer qu’il existe dans le Coran une telle interdiction. Comme toujours, tout dépend de l’interprétation que l’on fait du texte sacré. A aucun moment il est dit que la représentation humaine est à bannir. En revanche, et c’est là que ça se complique, le Coran est clair sur le fait qu’aucune image de Muhammad ne doit être l’assise d’une idolâtrie quelconque de la part des croyants. Ainsi, le culte des images tel que nous le connaissons dans la religion catholique est rejeté par l’Islam. Cette méfiance est commune à nombre de religions : juifs, protestants… Peut être faut-il rappeler ici que les différentes branches de l’Islam adoptent des positions variées. Par exemple, les chiites peuvent peindre en certaines occasions des portraits de Muhammad, alors que les sunnites, eux, refusent totalement la figuration.

A la période médiévale, en particulier à partir du XIIIème siècle, un nombre conséquent de portraits du prophète se développent. Portraits symboliques ou portraits « réalistes », ils sont présents principalement dans des manuscrits contenant les écrits sacrés. C’est surtout en Iran, sous la dynastie des Ilkhanides (1290-1336) qu’apparaît l’image de Muhammad. L’iconographie privilégiée est alors celle de la révélation ; épisode où le Prophète reçoit la visite de Jibril (l’archange Gabriel) issu de la Chronique universelle du grand vizir Rachid al-Din écrite à la fin du XIIIe siècle.

Muhammad recevant la révélation de Jibril, Chronique universelle de Rachid al-Din, début du XIVe siècle, Edimbourg.

Muhammad recevant la révélation de Jibril, Chronique universelle de Rachid al-Din, début du XIVe siècle, Edimbourg.

Précisons tout de même que ces images n’ornent pas les textes sacrés mais plutôt des ouvrages profanes historiques ou des chroniques racontant l’histoire du prophète. Ce n’est qu’à partir du XVIIème siècle que sa représentation semble quasiment disparaître. Déjà au siècle précédent, le visage se voile presque systématiquement, comme l’évoque Vanessa Van Renterghem dans ses recherches à l’institut français du Proche Orient.

Muhammad et les quatre premiers califes, Chronique de Zubdet al-Akhbar, XVIe siècle, bibliothèque nationale autrichienne

Muhammad et les quatre premiers califes, Chronique de Zubdet al-Akhbar, XVIe siècle, bibliothèque nationale autrichienne

Mais attention, voir dans le voile du prophète une volonté de renier sa représentation humaine est une erreur. Selon Christiane Gruber, c’est plutôt une mise en avant de la valeur symbolique de Muhammad. Le prophète est lumière et son âme est divine. On use alors de symboles forts qui se rapprochent de l’abstraction : pas de visage et/ou des flammes pour matérialiser la lumière. D’ailleurs, une des représentations les plus abondantes montre Mahomet coiffé d’une auréole de feu. Progressivement ce halo de flammes recouvre la tête du prophète puis l’ensemble de son corps. Les enlumineurs du XIXème siècle font parfois disparaître le prophète au profit d’une figuration symbolique où Mahomet n’est plus que feu. La corrélation entre figure sacrée et lumière se généralise ; il est possible de voir Ali devenir flamme et les quatre premiers califes avec des auréoles incandescentes.

Miradj du prophète, Manuscrit Persan, Kalila va dimna, XIVe siècle, BNF

Miradj du prophète, Manuscrit Persan, Kalila va dimna, XIVe siècle, BNF

Muhammad siège devant les croyants, Miniature du Cachemire, XIXe siècle, BNF

Muhammad siège devant les croyants, Miniature du Cachemire, XIXe siècle, BNF

Le panorama est loin d’être exhaustif et ne retrace qu’une infime partie de la querelle liée aux images. Même si ces quelques exemples ici ne sont bien entendu pas des caricatures, ils témoignent tout de même d’une mésentente forte et d’une interprétation des textes. Mésentente certes, mais les événements de ces derniers jours sont surtout révélateurs d’un manque profond de culture, de connaissance de soi et de connaissance des autres. En tant que blog participatif et culturel, nous nous efforcerons toujours de lutter contre l’idiotie, l’empâtement, et l’aliénation des masses afin de permettre, un jour, au monde, d’être un peu plus tolérant. Et comme « une vie imbécile est semblable à la mort » (Publilius Syrus), on essaiera toujours par notre plume de vous faire vivre un peu plus longtemps.

commentaires

Mansa 19/01/2015 18:10

C'est toujours cool d'étudier l'histoire mais il faut peut-être pas en tirer des conclusions aussi rapides.

"(...) les événements de ces derniers jours sont surtout révélateurs d’un manque profond de culture, de connaissance de soi et de connaissance des autres."

Rien ne nous dit que les mouvements religieux les plus extrêmes et ceux qui diffusent une interprétation très précise (et par exemple violente) du texte sacré ne connaissent pas leur propre culture et l'évolution de ces interprétations. Le point de vue des artistes et des idéologues du passé ne fait pas autorité. Il n'y a pas une lecture "correcte" du Coran (ou de quoi que ce soit) et d'autres qui ne savent pas lire et qui ne connaissant pas leur propre histoire et les fondements de leur propre pensée et qui n'auraient pas compris leur propre religion.

L'étude de l'inquisition catholique au moyen âge ne peut pas justifier à ceux qui croient en Jésus à mener des croisades et de brûler des sorcières. Une religion n'existe qu'à travers les interprétations successives qu'on fait des textes, et il y a aussi autant d'interprétations qu'il y a d'humains et aucune qui puisse être au-dessus des autres. Face au sacré, au mystique ou au poétique on lira et on entendra toujours ce qu'on a bien envie de lire ou d'entendre.

Tous les gens dans le monde qui se sont encore révoltés contre la dernière une de Charlie Hebdo ne sont pas des "mauvais musulmans". On peut pas de nos petits salons parisiens déclarer qu'il y aurait une lecture authentique du Coran, reniée et bafouée par une certaine partie de ses lecteurs. On ne peut pas prétendre avoir mieux compris les intentions du prophètes que ceux qui le lisent autrement. Faire l'analyse psychologique des psychopathes ou des dissidents, et donner des leçons de morale, d'histoire et de théologie à des dévots qui par ailleurs se considèrent parfois comme les victimes de l'histoire, me semble être une méthode discutable. C'est pas très sérieux, et puis c'est un peu oublier que les enjeux réels sont politiques et concrets. Le terrorisme et l'extrémisme religieux s'inscrivent souvent dans une logique de défense, et ne peut pas être abordé en dehors des circonstances historiques, économiques et géostratégiques.

Après certes on peut rappeler qu'il n'y a pas d'impératif catégorique dans le Coran et qu'on ne peut pas justifier de façon conceptuelle ni le meurtre de masse pour cause de blasphème ni le rejet catégorique et systématique d'un quart de la population mondiale, mais il me paraît juste un peu naïf de penser que la situation du monde se résume à une lutte de concepts, que le problème ce serait une mauvaise analyse littéraire (ou l'islamophobie des blancs d'ailleurs).