L’Italie de Bernard Plossu : le fantasme inquiété

par Thomas Veret 17 Février 2015, 09:38 Expos

Pour qui n’y est jamais allé, toute bourgade d’Italie pourrait tout aussi bien porter le nom d’Epinal tant ceux qui y sont allés s’en sont donnés à cœur joie dans la production – ou la reproduction bien souvent – d’images censées faire surgir d’un clic le goût du prosciutto. Les voyages italiens de Bernard Plossu prennent à contre-pied ces images dévoyées par le tourisme de masse en leur donnant une circonstance inverse. Les rares textes qui viennent soutenir ses photographies nous le rappellent sans cesse avec la simplicité du biographique : le photographe fonctionne sans cesse à contre-courant des marées touristiques qui assombrissent depuis longtemps déjà les plages italiennes. Là où tout touriste qui se respecte cible certains endroits à ne pas manquer, il décide de visiter la totalité éparse des petites îles émiettées de la péninsule. Là où le tourisme ne se conçoit pas sans haute saison, il s’attarde sous des climats moins cléments, porteurs de tumultueuses nuées. Et là où en son intime laideur, le tourisme n’est qu’un moyen comme un autre de nourrir son égo, Bernard Plossu se laisse disparaître derrière son objectif.

© Bernard Plossu

© Bernard Plossu

Menacés par des ombres embusquées, éclairés au loin par des riverains oubliés ou troublés par une mise au point chancelante, les monuments, les paysages, les intérieurs se dessinent sous les contours hasardeux d’une vie qui a repris, passée l’innocence délétère de l’été, son cours douloureux. Tout se passe comme si la colorimétrie saturée mêlée au grain presque sablonneux de l’image brouillait les pistes du fantasme. Quand bien même ses photographies auraient un objet, les quelques protagonistes de Bernard Plossu ne font que de la figuration : de côté, de dos ou dans un flou déconcertant, leur regard éteint est lourd de reproche.

© Bernard Plossu

© Bernard Plossu

En somme, s’il y a un fantasme au cœur de l’œuvre de Bernard Plossu, c’est moins celui du retour aux origines qui sous-tend son discours que celui du voyageur, au sens d’Humain trop humain ou de Nicolas Bouvier, qui désire se faire aussi minuscule que possible, afin d’absorber en un point infime, en l’occurrence celui de l’obturateur, toute l’infinité du monde. Pour inquiéter ainsi le fantasme touristique, mêlé de désir et de destruction, la délicatesse du photographe ne laisse pas de jouer avec nos attentes. Dès lors, ses photographies nous donnent certes envie d’aller passer nos prochaines vacances en Italie, mais quelque chose de sourd nous retient et nous emmène loin des newsletters d’Easyjet, qui échoueront toujours à atteindre ce lieu si commun et pourtant retiré de notre imaginaire, auquel Bernard Plossu s’élève avec tant de douceur : l’invitation au voyage.

L’Italie de Bernard Plossu

Jusqu’au 5 avril 2015

A la Maison Européenne de la Photographie

5/7 Rue de Fourcy - 75004 Paris

Ouvert au public du mercredi au dimanche, de 11h à 19h45.

A voir également :

Les petites îles italiennes hors saison par Bernard Plossu dans le cadre du Festival PhotoMed

A l’Institut français de Beyrouth

Jusqu’au 15 février 2015

A la Maison Flotte (Sanary-sur-mer)

Du 22 mai au 15 juin 2015

L’Italie de Bernard Plossu : le fantasme inquiété

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