Birdman : comme des oiseaux en cage

par Alice Carlos 4 Mars 2015, 12:20 Ciné

Après Biutiful, le réalisateur mexicain Alejandro Gonzales Iñárritu se remet partiellement au film choral avec Birdman. Partiellement, puisqu'il abandonne les espaces temps qui s'entrelacent pour réaliser une illusion de plan-séquence de deux heures. Entre satire du monde sans pitié des blockbusters et histoire d'une renaissance, ce drame, aux allures parfois grotesques, rafle une bonne partie des Oscars, de celui du meilleur film, à celui de la meilleure photographie. Et c'est justifié.

Birdman c'est l'histoire de Riggan Thomson, la star de Birdman, un film de super-héros à succès, qui tente de monter une adaptation de Raymond Carver sur les chaudes planches de Broadway. Iñárritu filme le nouvel envol que tente de prendre ce drôle d'oiseau, et nous plonge dans des coulisses d'une agréable cacophonie, tout aussi visuelle que sonore.

Birdman : comme des oiseaux en cage

La cage de Thomson, c'est son passé, cette image qui le ronge, matérialisée par une voix grave qui le hante : c'est celle de Birdman, ce héros à plumes imaginaire que rien n'arrête. Mais, la métaphore de la cage s'apparente aussi au théâtre, ainsi qu'à d'autres lieux étouffants. Du bar d'à côté, terrain de chasse d'une redoutable critique, à la rue dans laquelle il peut se retrouver piégé par ces fans qui grouillent, smartphones en main, Thomson est condamné à l'enfermement de sa condition de célébrité. Seul le ciel, pendant ses envols fantasmés, lui offre des instants de liberté savoureux. Cette esthétique, tout droit sorti des films de super-héros, étonne dans ce contexte. Alors, plaisir de réalisateur, ironie sublime ou envolée offerte aux spectateurs, coincés eux-aussi dans cette fourmilière ? Sûrement les trois.

Ce qui fait la force et l'originalité de Birdman, c'est, tout d'abord, sa forme : impressionnants, les mouvements de caméra s'apparentent à des danses endiablées. Sans jamais s'arrêter, du moins seulement trop discrètement pour l'oeil distrait, les images défilent avec une fluidité hypnotisante. Iñárritu nous fait passer d'un personnage à l'autre, nous engouffre dans une porte qui s'ouvre, nous tire sur la scène du théâtre pour mieux offrir une palette de personnalités, miroir d'une industrie aussi fascinante qu'impitoyable.

Et, ce qu'il y a de plus beau dans le film, c'est cette mise en abyme du jeu d'acteur, totalement maîtrisée. Le personnage joué par Edward Norton s'amuse des techniques de l'Actors Studio, qu'il caricature avec une intense justesse. Il y a le personnage joué par Naomi Watts, actrice ratée touchante qui rêve de gloire. La fille de Thomson, incarnée par Emma Stone, étonnante et d'une agressivité lunaire, subit encore l'absence d'un père adulé par les autres, oxygéné par son propre succès. Tous sont contaminés par une fragilité égocentrique, un égo meurtri. Et bien sûr, le personnage joué par Keaton, énigme du film, dont s'écoule cette « vertu de l'ignorance » (sous-titre du film) comme regard qu'il pose sur son talent de comédien. Une nouvelle forme ironique s'ancre dans l'analogie faite entre Michael Keaton et son rôle. Légendaire Batman kitsch pour Tim Burton, Keaton reste plutôt discret sur les écrans depuis. Birdman, c'est aussi la renaissance d'un acteur effacé, à la maîtrise de jeu brutale et parfaite.

Birdman : comme des oiseaux en cage

Mais, après les incroyables tourbillons émotionnels que sont Amours Chiennes, 21 grammes et Babel, Birdman délaisse le drame brut au profit d'un mélange des genres. Et, finalement, peut-être que le registre profondément dramatique va mieux à son réalisateur. On pourrait parler d'un « joli bordel », mais peut-être que trop de thématiques entrent ici en jeu. Cette sensation n'annule en rien le numéro qu'est Birdman, incroyable exercice de style(s).

Iñárritu filme ses oiseaux d'acteurs, perdus dans la jungle illusoire et redoutable de la création. Une jungle ? Oui, mais plus loin, il y a les barrières de la cage qu'est le showbizness cinématographique…

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