Un serpent qui dévore le soleil

par Elsa Vernier-Lopin 20 Mars 2015, 10:26 Patrimoine

Un serpent qui dévore le soleil

Bien que l’engouement pour l’éclipse du 20 mars ne soit en aucun cas comparable à celui du 11 août 1999, cette manifestation céleste exerce une certaine fascination. Au-delà de la frénésie de dernière minute devant la rupture de stock de lunettes adaptées, certains fanatiques, des chasseurs d’éclipse, vont jusqu’à parcourir le monde pour observer le passage furtif de la lune devant le soleil. Le 30 juin 1973, huit scientifiques embarquent dans le Concorde pour suivre le déplacement de l’ombre de la lune pendant 74 minutes ! Les photographes tentent eux aussi de capturer cette occultation du soleil. La première photographie d’une éclipse totale a eu lieu le 28 juillet 1851. Wolfgang Berkowski réalise un daguerréotype en 84 secondes de pose.

Un serpent qui dévore le soleil

Pourquoi les éclipses fascinent-elles tant ?

Le premier témoignage d'une éclipse de soleil remonte en 1223 avant J-C, inscrite sur une tablette d'argile appartenant à la cité antique d'Ugarit en Syrie. Les savants apportent très tôt une explication physique correcte à ce prodige céleste. Aristote, au IVe siècle, voyait dans ses éclipses de Lune un argument en faveur de la sphéricité de la Terre. Néanmoins, elles restent étroitement liées aux superstitions. Elles sont aussi associées, évidemment à tort, à des événements historiques. Ainsi, une éclipse de soleil aurait eu lieu le jour de la conception de Romulus ou celui de l’assassinat de César. Les Incas y voyaient un mauvais présage, illustré de manière célèbre dans Le Temple du Soleil. Tintin, ayant appris l’arrivée de l’éclipse par une coupure de journal, implore le Dieu Pachamac, vénéré par le peuple inca, de se cacher pour protester contre l'exécution.

Un serpent qui dévore le soleil

Le Christianisme ne fait pas exception. Les Ténèbres qui, selon l’Evangile, régnèrent à la mort du Christ furent interprétées comme une éclipse de Lune. Dans certaines civilisations, en Pologne ou en Afrique centrale, l’éclipse est une lutte entre la Lune et le Soleil. En Chine, l’éclipse est assimilée à un monstre dévorant la Lune, tandis qu’en Afrique occidentale on y voit un chat gigantesque qui pose sa patte entre la Lune et la terre. En Inde, une croyance populaire affirme que le soleil tombe dans la gueule d’un dragon lors d’une éclipse et qu’on ne peut le délivrer qu’en se baignant dans les fleuves, en faisant le plus de bruit possible pour effrayer le dragon et lui faire lâcher prise.

Les artistes contemporains reprennent ce motif du « Soleil noir » en nous questionnant sur le rôle fictionnel du phénomène. Laurent Grasso dans sa série Studies into the past, composée de dessins préparatoires et de peintures à l’huile sur panneau de chêne, invente de toutes pièces des tableaux anciens où se mêlent références passées, présentes et futures. La facture et le style ancien évoquent Paolo Uccello ou Pieter Brueghel l’Ancien et laissent à penser que ce sont de véritables œuvres italiennes et flamandes des XVe et XVIe siècles. Ce sont en réalité de véritables leurres, réalisés avec la complicité d'un peintre-restaurateur spécialisé en techniques anciennes. En réactualisant l’iconographie des Grandes découvertes depuis la Pré-Renaissance jusqu’aux avancées scientifiques du XIXe siècle il questionne notre sens de la réalité dans sa relation à l'histoire de la technique.

Studies into the past, huile sur panneau de chêne encadré, 66 x 76 cm

Studies into the past, huile sur panneau de chêne encadré, 66 x 76 cm

Dans sa récente exposition à la Fondation Vuitton, l’artiste Olafur Eliasson s’intéresse à un aspect plus sensoriel de l’éclipse. Un tunnel sombre, tracé suivant les courbes du signe de l’infini mène à Contact, œuvre qui donne son titre à l’exposition. Si la première pièce, Map for unthough toughts, était à température froide, la seconde déstabilise par sa chaleur. Le sol est incliné, symbolisant une sphère terrestre. Plongée dans le noir, une seule ligne d’horizon rouge feu éclaire la salle. On ressent une sensation de malaise et d’enfermement. « Vous avez l’impression de devenir l’habitant d’un soleil en pleine éclipse » nous dit l’artiste. Eclipse, monde cosmique, qui nous transporte loin de nos repères...

Un serpent qui dévore le soleil

La fascination peut évidemment être scientifique, mais même de ce cas, l'aspect poétique n'est jamais loin. Le défi de cette éclipse est de comprendre les ombres volantes, d’étranges bandes de clair-obscur de quelques centimètres d’épaisseur qui se mettent à onduler sur le sol…

De curieuses bandes d’ombre se mettent à onduler juste avant que le Soleil réapparaisse. Elles sont projetées sur le sol. Ici, le 11 juillet 2010 en Polynésie / Ph. © S. Schneider – S&V

De curieuses bandes d’ombre se mettent à onduler juste avant que le Soleil réapparaisse. Elles sont projetées sur le sol. Ici, le 11 juillet 2010 en Polynésie / Ph. © S. Schneider – S&V

"Ombres volantes", "soleil noir"... Je pourrais vous quitter de manière dramatique, sur un poème de Victor Hugo, déclamant : "Le mal est empereur, la nuit est reine. On tremble".

Je pourrais. Ou je pourrais aussi vous laisser avec une Totale Eclipse of the Heart. J'hésite...

Prochaines éclipses en France : éclipse partielle du 25 octobre 2022 (20% en France), éclipse totale du 27 août 2027 (centrée sur l’Afrique du Nord elle atteindra environ 70% en France), éclipse totale en France du 3 septembre 2081 (100% dans le centre du pays).

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