Al Pacino, l'icône animale

par Alice Carlos 22 Avril 2015, 15:45 Ciné

Dans The Humbling, un roman de Philip Roth adapté par Barry Levinson (Rain Man, Bandits), Al Pacino endosse le rôle d'un comédien dévoré par sa passion qui bascule dans la folie. L'acteur de 74 ans dynamise toutes les scènes en dessinant sa propre caricature : toujours aussi libre, il s'amuse avec les clichés de ses caractéristiques gestuelles, sans délaisser cette flamme si particulière qui brûle toutes ses interprétations. Une flamme qui mêle une constante excitation, à une tendresse mélancolique.

C'est donc pour nous l'occasion de revenir sur la carrière de cette icône du jeu, en trois phases marquantes des prestations de l'acteur.

1. Al Pacino mis en scène par Sidney Lumet : l'affirmation d'un jeu animal

Le réalisateur offre au jeune comédien deux rôles marquants : celui de Frank Serpico dans le film éponyme et celui de Sonny dans Un Après-midi de chien. Pacino affirme alors sa liberté animale qu'il expérimente depuis Panique à Needle Park ou L'épouvantail. Dans la lignée de Brando, Pacino fait exploser les normes et réinvente de toutes pièces la composition.

Frank Serpico dans Serpico (1973)

Al Pacino joue un policier qui s'infiltre dans les milieux qu'il surveille. Sa fonction animale est celle du caméléon aux capacités d'adaptation admirables. Au delà de l'essence libre de son personnage, Pacino s'invente une insolence attendrissante, un mélange étonnant qu'il réutilisera dans les années à venir. Face à quelqu'un qu'il méprise, son personnage n'hésite pas à regarder le sol, à tourner le dos tout en forçant à la caméra de suivre ses mouvements à l'illusion spontanée. Le comédien se crée aussi une façon de prononcer, pleine de salive, avec une insistance sur la fin des phrases.

Al Pacino, l'icône animale

Sonny dans Un après-midi de chien (1975)

Le rôle de Sonny s'inscrit dans la continuité de celui de Serpico. Pacino n'est plus policier, mais gangster, son autre statut « filmographique », et reprend la mobilité de Serpico. Comme dans le titre, Pacino se fait chien : il est en mouvement permanent, fait le show devant la banque, laisse les muscles de sa mâchoire se relâcher puis s'essouffle de sa gestuelle électrique. Al Pacino se démarque alors comme un acteur capable d'allier réalisme et humanité à une dimension moins intimiste et plus spectaculaire. Il injecte du spectacle au naturalisme de son personnage avec une intensité qui oscille constamment entre précision et improvisation.

Attendrissant et pas vraiment méchant, Pacino propose une version du gangster qui transforme l'entourage filmique pris en otage (et les spectateurs) en victimes du syndrome de Stockholm.

Al Pacino, l'icône animale

2. Al Pacino gangster : de l'ultra violence à la sagesse du repenti

Du classicisme énigmatique de Michael Corleone dans Le Parrain (1972 et 1974) …

Dans les deux premiers opus de la saga cultissime de Coppola, le jeu de Pacino se caractérise par des yeux qui ne clignent pas et un visage figé. Il s'agit peut-être du rôle le plus célèbre de Pacino, du moins celui qui lance sa carrière, mais son jeu y est beaucoup plus calme, moins imprévisible. Un classicisme entier (mais complexe) dirige sa gestuelle très lente, domptée par un calme et un contrôle dérangeants. Le visage devient une toile, ses pauses sont très subtiles, presque icôniques. Le tout est encouragé par la mise en scène et la lumière jaune qui transforme le visage du comédien en photographie mouvante.

Les traits du visage se font énigme du personnage et s'en dégage une austérité inhabituelle dans le jeu de Pacino.

Al Pacino, l'icône animale

… au kitsch de Tony Montana dans Scarface (1983)

Plus de dix ans après le premier Parrain, Pacino se réinvente gangster dans un univers complètement différent : celui de Brian de Palma. Le comédien est Tony Montana et crée une prestation monstrueusement mémorable. Visage brisé par une cicatrice, accent cubain imité à la perfection, sursauts de rage incontrôlables : Pacino devient Montana le temps du tournage.

Ici, le comédien délaisse le calme pour un débordement éblouissant. Il s'enferme dans une mégalomanie kistchissime et devient une bête de foire dont l'on admire la chute sanglante et fatale.

En chemise à fleurs ou costumes (trop) cheap, le comédien n'hésite pas à faire du mauvais-goût une des caractéristiques de son personnage. Il parle fort, lâche sa mâchoire, mâche son chewing-gum bruyamment, tout en n'effaçant jamais de son visage une ambition animalement rageuse. Insecte ou félin ? Cafard ou tigre (tous deux présents ou cités dans le film) ? La nature de l'animosité de Pacino dans le film oscille entre les deux …

Al Pacino, l'icône animale

En vieillissant, Pacino ne quitte pas la pègre sur les écrans, mais semble s'assagir.

Dans Donnie Brasco, le personnage de Lefty pourrait être une version vieillissante de Corleone. Mais, du statut de lion féroce, il passe à celui d'ours fatigué. Pacino joue un mafieux attendrissant, aux yeux ronds, dans lesquels se mélangent douceur et malice. Le comédien se fait à la fois paternel, attendrissant, dépassé. L'ambition méprisante de Corleone est effacée par la tendresse d'un homme fatigué.

Quant au rôle de Pacino dans L'Impasse, il pourrait être mis en relation avec celui de Montana. En effet, De Palma et le comédien se réunissent pour une antithèse cinématographique de Scarface. Carlito Brigande sort de prison, désire se ranger mais est rattrapé par son passé de malfrat (qui pourrait être celui de Montana). Pacino rejète tous les attributs de Montana : il s'habille de cuir noir, laisse pousser une barbe imposante. Le personnage va même jusqu'à mépriser des copies de Tony Montana. Pacino joue alors à l'amoureux mélancolique et laisser déborder de ses yeux une tendresse enivrante. Et, encore une fois, l'acteur ne cesse de marcher, courir, ramper, toujours assoiffé de liberté à injecter dans son jeu électrique.

Al Pacino, l'icône animale

3. Le détective fatigué en trois figures

Une autre facette d'Al Pacino à l'écran : celle du détective brisé et épuisé par ses enquêtes ou ses traumas. Mais, dans trois films en particulier (Mélodie pour un meurtre, Heat et Insomnia), cette fatigue est toujours enflammée : Pacino ajoute toujours une étincelle dans l'épuisement.

De Mélodie pour un meurtre (1989) à Insomnia (2002)

Dans Mélodie pour un meurtre, Pacino joue un détective hanté par son enquête. Insomniaque, son énergie tremblante se heurte à une passion amoureuse et brûlante qu'il n'attendait pas. L'acteur rejoue la tendresse et la mélange à l'épuisement de son corps.

Dans Heat, Pacino se perd dans un duel intense contre Robert de Niro, sorte d'alter-ego cinématographique avec qui il avait partagé l'affiche (mais aucune scène) du Parrain 2. Fougueux, son personnage s'épuise dans cette course poursuite. Ses élans d'énergie s'épanouissent dans sa façon si particulière de crier : une technique de prononciation digne de l'acteur de théâtre qu'il a toujours préféré être.

Puis, Pacino combine ces deux rôles dans Insomnia, film dans lequel il joue un personnage rongé par la culpabilité et les angoisses. Alors, l'acteur mélange noirceur et fébrilité.

Al Pacino, l'icône animale

Aujourd'hui, dans The Humbling, Pacino conserve cet « épuisement énergique » et se fait corps d'une passion fatiguée. La vivacité est toujours là, mais presque enfantine. Et si Al Pacino était finalement un clown triste ?

commentaires

francois legay 23/04/2015 00:05

Très bon article et très bonne analyse. Merci.