Le Songe d’une nuit d’été de Muriel Mayette-Holtz : onirisme explosif et vacillement baroque

par Anna Colléoc 10 Avril 2015, 10:51 Scènes

© Christophe Raynaud de Lage / coll. Comédie-Française

© Christophe Raynaud de Lage / coll. Comédie-Française

Muriel Mayette-Holtz met en scène un Songe d’une nuit d’été explosif, et fait admirablement ressortir la beauté de la langue de Shakespeare dans la traduction de François-Victor Hugo.

A la veille du mariage de Thésée et d’Hippolyta, couple nouveau-riche interprété avec humour par Michel Vuillermoz et Julie Sicard, la jeune Hermia, éprise de Lysandre, doit se prononcer sur son mariage avec Démétrius, poursuivi par une Héléna désespérée. Engagés dans un quatuor amoureux, les jeunes gens s’enfuient dans la forêt, royaume des fées et des elfes, sous le règne de Titania et Obéron.

Un onirisme avisé

L’onirisme est le maître mot de la pièce de Shakespeare et c’est avec habileté que l’équipe artistique traite de ce thème. Les délicieux costumes de Sylvie Lombart nous font passer d’une forme de dégout, inspirée par un Obéron associé à un singe, à un émerveillement sans fin, éveillé par la finesse du travail des costumes des fées notamment, qui conduisent le spectateur à s’abandonner dans ce monde onirique et vacillant.

Dans un monde où rien n’est certain, un monde posé à côté de la réalité, Shakespeare interroge la relation entre le désir sexuel et le désir amoureux, notamment face aux codes aristocratiques qui entourent le mariage. C’est dans le rêve que les personnages peuvent explorer ces rapports, s’exprimer sans préjugés. Mais les pouvoirs des fées viennent également forcer cette liberté : Puck, selon les ordres du roi des fées dont il est le serviteur, utilise ses pouvoirs magiques pour restaurer l’ordre amoureux des jeunes gens, mais il se trompe de cible et fait régner le trouble. Ainsi, toute réflexion binaire ou simpliste est écartée, l’incertitude subsiste sur les événements advenus dans la forêt, épisode qui pourtant révèle des réalités et des sentiments profonds chez les personnages. Le désir lui-même est donc traité de manière onirique, sans point final imposé par Shakespeare. Une référence aux réflexions platoniciennes, dans une réplique telle que « avec la santé j’ai repris mon gout naturel » prononcée par Démétrius, souligne d’ailleurs la relativité des sensations.

La déstabilisation du spectateur

Le vacillement permanent vécu par les personnages et les spectateurs est donc bien rendu par Muriel Mayette-Holtz, qui propose une réflexion sur le théâtre lui-même et la forme qu’il prend. Les spectateurs à peine rentrés dans la salle, les personnages les rejoignent et se promènent au milieu d’eux en parlant, certains aidant même les retardataires à s’asseoir, et intègrent donc le monde réel tout en nous projetant dans la fiction.

La mise en scène joue sur les codes du théâtre conventionnel, elle nous donne à voir une communion de tous sans hiérarchie visible, notamment quand tout le public rit à l’unisson. Mais dans cette volonté de transparence, le risque est de tendre vers le vulgaire ou une trop grande simplicité, comme lors de la rencontre entre l’âne et Titania où apparaît un manichéisme malvenu sur le rapport entre désir sexuel et désir amoureux, accentué par une lumière rose peu originale pour le sujet, alors que ce thème était jusque-là traité avec une mobilité avisée. Les allusions sont toujours plaisantes à trouver dans le texte de Shakespeare, par leur mise en forme et leur discrétion, le doute qu’elles produisent, mais la mise en scène les rend bien trop tangible : les gros sexes sur les costumes des fées et de l’âne n’étaient pas nécessaires. Cela aurait pu être volontaire, et provoquer un malaise constructif devant une réflexion un peu trop binaire, mais rien n’est moins sûr. Si nous avions choisi une certitude à avoir, c’est celle-ci, afin de pouvoir rester conquis par ce spectacle.

© Christophe Raynaud de Lage / coll. Comédie-Française

© Christophe Raynaud de Lage / coll. Comédie-Française

Une incertitude vertigineuse

La scénographie épurée de Didier Monfajon nous suggère déjà la mise en abyme du théâtre et enferme les personnages dans le théâtre avec un cyclorama qui ferme l’accès au plateau pour les personnages au début. A la levée de celui-ci, il laisse place dans la profondeur à une immense toile blanche dans laquelle ils se perdent. La scène devient donc un immense tableau blanc, paravent éventuel sur lequel le spectateur pourrait dessiner les objets et les mondes que son imaginaire lui souffle. La théâtralité règne sur la pièce, les personnages se heurtent à plusieurs reprises à cette immense toile blanche comme contre la toute-puissance du rêve, et Obéron bloqué dans la toile blanche associe ce monde dramatique à celui du sommeil. Finalement, le cyclorama se refermera sur les comédiens happés par le lointain après la représentation de Pyrame et Thisbé, mais les fées restent sur l’avant-scène et brouillent à nouveau la frontière entre le réel de la salle et la fiction.

En parallèle de l’intrigue, un groupe d’artisans répète une pièce pour le mariage du duc Thésée, une tragédie dont les comédiens improvisés font une farce sans vraiment le vouloir. Ils représentent l’idée du théâtre dans le théâtre tout en célébrant le topos shakespearien de la vie comme gigantesque farce. Le spectacle des artisans est par ailleurs analysé par Alain Viala qui fait du lion une interrogation sur la fiction :

« un lion qui ne doit pas faire peur (aux femmes) mais qui doit faire peur (quand même)... Tout le théâtre est là. Il est et n’est pas un lion à la fois.»[1]

Le théâtre joue à être du théâtre pendant un instant, et le spectateur joue au crédule et se construit ainsi un art de la collectivité. Malgré sa position sociale, Thésée insiste pour voir cette pièce d’amateurs, et ainsi après avoir posé la question des croyances dont la seule vérité est dans l’esprit de chacun, la pièce s’achève sur une dimension politique, et faisant du spectateur un soutien de la Cour qui s’est assise au premier rang, une partie intégrante de la collectivité.

La mise en scène de Muriel Mayette-Holtz est fondamentalement explosive : tout dogmatisme éclate, toute certitude est disloquée, dans une esthétique vive où l’humour Shakespearien ressort avec brio. Le désir est fluctuant, révélé par les fées ou orienté par elles, et s’inscrit dans une oscillation moderne entre le désir sexuel et l’amour et ses serments. Un spectacle à voir pour passer un moment réjouissant, en gardant l’œil et l’esprit vif.

Le Songe d’une nuit d’été

Du 18 Février 2015 au 25 mai 2015

Salle Richelieu de la Comédie Française
Durée du spectacle : 2h15 sans entracte

Équipe artistique
Mise en scène : Muriel Mayette-Holtz
Assistante à la mise en scène : Betty Lemoine
Scénographie : Didier Monfajon
Assistante à la scénographie : Dominique Schmitt
Costumes : Sylvie Lombart
Lumières : Pascal Noël
Musique originale et direction des chants : Cyril Giroux
Maquillages : Carole Anquetil
Dramaturge : Laurent Muhleisen

Avec : Martine Chevallier, Christian Blanc, Michel Vuillermoz, Julie Sicard, Christian Hecq, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Adeline d’Hermy, Louis Arene, Benjamin Lavernhe, Pierre Hancisse, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern.

Elèves-comédiens : Claire Boust, Ewen Crovella, Charlotte Fermand, Thomas Guené, Solenn Louër, Valentin Rolland.

[1] Alain Viala, Histoire du théâtre, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2012

commentaires

lolom 01/05/2015 10:49

Pièce très réussie. Bravo la comédie française. Très applaudie.