Ariane et Barbe Bleue

par Max Yvetot 11 Mai 2015, 14:56 Scènes

Ariane et Barbe Bleue

Mercredi soir à Strasbourg, c’était Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas (1907), rareté du répertoire que seuls les courageux opéras de province osent produire. Pourtant, la partition est passionnante — et puissante ! C’est un mélange de wagnérisme revendiqué et d’expressionnisme post-romantique foisonnant, le tout en français. Le livret est signé Maeterlinck, comme Pelléas et Mélisande (1902) ; les désuets noms des personnages (Mélisande, Yvraine, Alladine, Sélysette et Bellangère) et des lieux (Orlamonde) évoquent l’ambiance crépusculaire du chef d’oeuvre de Debussy.

C’est une réécriture tempétueuse du conte de Perrault. On est immergé dans un univers irréel, sous-marin ; on attrape en plein vol le fil d’une histoire asphyxiante qui se perd dans des limbes nébuleuses. Lorsque le rideau se lève sur la sinistre scène, Ariane est déjà sur le point d’ouvrir les sept portes ; point de prélude à ce huis clos. L’essentiel de cette version se déroule dans l’atmosphère pécheresse de la zone interdite où Ariane retrouve ses sœurs, à demi mortes, et tente en vain de les reconduire à la lumière du jour, hors du cauchemar tortionnaire dans lequel Barbe Bleue les tient captives. Paul Dukas a sous-titré son œuvre « le refus de la délivrance », dénonçant l’attitude des sœurs qui préfèrent se complaire dans un esclavage familier — sujettes au syndrome de Stockholm ? — plutôt que de faire le choix de la liberté, tel Ariane.

Ariane et Barbe Bleue

Et c’est là que l’interprétation faussement provocante d’Olivier Py est maladroite. Comme dans la plupart de ses mises en scène d’opéra (je pense notamment au Rake’s Progress de Stravinsky donné au Palais Garnier en 2012), on se voit servir un long et mauvais tableau de débauche crue « à la Pasolini » : une poignée de femmes livides, lascives et nues qui se débattent et se dodelinent derrière un écran de plastique rouge (les prisonnières de BB), et surtout les habituels piliers de salle de M. Py, des hommes dégingandés, le chibre à l’air, portant des masques de chiens — est-ce une référence fantasmée au dieu égyptien Anubis ou la réminiscence d’une soirée déguisée aux Chandelles ? — qui tantôt se font chevaucher, tantôt déambulent, patibulaires, lorsqu’ils ne rampent pas sous les tables. Olivier Py noie le symbolisme poétique du texte (et de la musique) dans un bordel tiède. Barbe Bleue, avec son masque de cuir aux cornes pointues, ressemble davantage à un lutteur de lucha libre bravache et cocufié qu’à un charismatique châtelain érotomane et sanguinaire…

Ariane et Barbe Bleue

Sur le plateau, on regrette le timbre couvert d’Ariane, interprétée par Jeanne-Michèle Charbonnet, dont la voix se voile dans les aigus et ne transperce pas — on aimerait être glacé par ces airs straussiens. Les sœurs d’Ariane, aux participations plus lapidaires, sont plus séduisantes, avec cet aigu assourdissant qui évoque souvent à l’opéra l’amour ou la folie. À la barre, Daniele Callegari tient bien l’Orchestre Symphonique de Mulhouse, même si les cacophoniques explosions auraient pu être plus articulées.

Ariane et Barbe Bleue

Le petit temple de grès rose qu’occupe l’Opéra du Rhin lorsqu’il fait escale à Strasbourg, flanqué sur sa façade de menues colonnes et au derrière arrondi, mérite donc une halte. Mais pour aller voir Ariane et Barbe Bleue, il faut maintenant filer à Mulhouse où le spectacle sera donné les 15 et 17 mai.

Un avant-goût:

Ariane et Barbe bleue

Opéra en trois actes de Paul Dukas
Livret d'après la pièce de Maurice Maeterlinck

Direction musicale Danielle Calegari

Mise en sène Olivier Py

Décors et costumes Pierre-André Weitz

Lumères Bertrand Killy

Opéra de Strasbourg du 26 Avril au 6 Mai

Mulhouse, La Filature le 15 et 17 Mai

commentaires