Dessine moi un talent

par François Legay 5 Mai 2015, 10:17 Expos

Poète, romancier, auteur de théâtre, Victor Hugo savait tellement bien manier la plume qu’on en finit par se demander si dans un temps plus proche de nous il n’en n’aurait pas profité pour coiffer la casquette de scénariste durant un exil à Hollywood, ou pour signer les paroles des plus grands tubes d’un certain Johnny Hallyday !

Louis Soutter, lui, était un manuel. Non pas qu’il travailla dans le bâtiment, mais parce qu’il exerça la profession de violoniste. Et si vous avez un jour essayé, comme moi, de faire sortir de cet instrument un autre son que celui qui fait sauter les plombages, vous savez que pour en jouer correctement, il ne faut pas avoir deux mains gauches (même si vous êtes gaucher).

Victor Hugo, Ville au pont rompu plume et lavis d'encre brune, papier vélin, 1847. Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet                     & Louis Soutter, « Châteaux ruinés », [1923-1930] encre et plume sur papier, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-ArtsVictor Hugo, Ville au pont rompu plume et lavis d'encre brune, papier vélin, 1847. Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet                     & Louis Soutter, « Châteaux ruinés », [1923-1930] encre et plume sur papier, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts

Victor Hugo, Ville au pont rompu plume et lavis d'encre brune, papier vélin, 1847. Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet & Louis Soutter, « Châteaux ruinés », [1923-1930] encre et plume sur papier, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts

Talentueux ils le furent donc, mais vous remarquerez que Hugo ne fut pas musicien et que Soutter ne fut pas homme de lettres.

Et puisque vous êtes observateurs il vous frappera également que nos deux « héros » du jour ne furent contemporains que pendant quatorze années (1871 : année de naissance de Louis Soutter, 1885 : année de mort de Victor Hugo), ce qui revient à dire qu’ils ne vécurent pas vraiment à la même époque et qu’ils ne se rencontrèrent pas.

Alors, dans ces conditions, qu’est-ce qui relie ses deux artistes ?

Ha ha ha ! Hi hi hi ! Ho ho ho ! Moi, je sais... Moi, je sais…

Etait-ce un goût fort prononcé pour la crème de marron sur les crêpes de la chandeleur ?

Non.

Etait-ce une fâcheuse tendance à tirer quand il faut pointer pendant une partie de pétanque avec les autochtones de Saint-Paul de Vence ?

Non.

Etait-ce une… Ok, j’arrête.

La réponse est qu’ils avaient une « récréation » (recréation) en commun.

Une récréation qui au fil des ans et de la pratique est vite devenu une véritable passion, un autre mode d’expression, un réel espace de liberté et donc de… création (puisque « récréation ». Pas mal, hein ? Ok, j’arrête bis) …

Bref, en deux mots, une récréation nommée : LE DESSIN !

Victor Hugo, Figure de fantaisie plume et lavis d'encre brune, symétrie obtenue par pliage, papier vélin légèrement bleuté Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet

Victor Hugo, Figure de fantaisie plume et lavis d'encre brune, symétrie obtenue par pliage, papier vélin légèrement bleuté Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet

Cette discipline, les deux hommes s’y adonnèrent toute leur vie en autodidacte.

Pour Victor Hugo ce fut une activité constante (il ramenait des carnets remplis de dessin de ses nombreux voyages). Pour Louis Soutter ça devint la principale occupation de son quotidien quand à l’âge de cinquante deux ans il fut « interné » dans un hospice du Jura vaudois (officiellement parce qu’il était incapable de subvenir à ses besoins. Officieusement parce qu’il était un dépressif de grande envergure).

Absence de contraintes dans la création, utilisation fréquente de supports de petites tailles (souvent des carnets, des cahiers), illustration de romans (les siens pour Hugo, différents ouvrages pour Soutter, Guillaume Tell pour les deux), tendance à abandonner le réalisme des débuts (paysages suisses et châteaux médiévaux notamment) pour aller vers l’imaginaire, le visionnaire, voire le fantastique, monde rêvé dans lequel l’orient trouve une place par l’intermédiaire de l’architecture, de l’armoirie, mais aussi par des représentations féminines (dessins d’odalisques) sont autant de similitudes qui réunissent les deux dessinateurs.

Louis Soutter, « MATIN / JEUX DE NYMPHES », [1923-1930], Crayon au dos d’une lettre, papier ligné Catalogue raisonné n° 707 Collection privée

Louis Soutter, « MATIN / JEUX DE NYMPHES », [1923-1930], Crayon au dos d’une lettre, papier ligné Catalogue raisonné n° 707 Collection privée

A noter également que Soutter trouva d’abord son inspiration dans les œuvres de grands auteurs, parmi lesquelles Quatre-vingt-treize et Notre Dame de Paris.

Que les deux hommes firent référence à Shakespeare et qu’ils déployèrent au fil des ans et de la création une inclination pour la légende et la mythologie (Hugo dans ses poésies, avec une résonance plus historique : La légende des siècles. Soutter dans ses dessins, avec un penchant plus religieux et chrétien, ce qui occasionnera d’ailleurs l’éloignement d’un de ses premiers admirateurs, son cousin Le Corbusier).

Victor Hugo, La Légende des Siècles, partie encore inédite plume, lavis d'encre, fusain et aquarelle, 1860 Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet

Victor Hugo, La Légende des Siècles, partie encore inédite plume, lavis d'encre, fusain et aquarelle, 1860 Maison de Victor Hugo © Maisons de Victor Hugo / Roger- Viollet

Et enfin que Soutter, dans les dernières années, quand sa santé déclinante ne lui permit plus de tenir un crayon et qu’il passa à la « peinture au doigt » (technique également utilisée par Hugo mais par expérimentation), repoussa les limites de son art en utilisant son corps en proie à la souffrance comme moyen d’expression, confondant l’artiste et son œuvre dans une seule et même énergie, témoignage du jusqu’au-boutisme, de la création envers et contre tout, ultime hommage et écho à ce que fut finalement l’état d’esprit de Victor Hugo.

« PARVIS » [1937-1942], dessin aux doigts, encre sur papier, catalogue raisonné n° 2685, Courtesy Galerie Karsten Greve, Cologne, Paris, Saint-Moritz, © Galerie Karsten Greve, Cologne

« PARVIS » [1937-1942], dessin aux doigts, encre sur papier, catalogue raisonné n° 2685, Courtesy Galerie Karsten Greve, Cologne, Paris, Saint-Moritz, © Galerie Karsten Greve, Cologne

Louis Soutter Victor Hugo

Dessins parallèles.

Du 30 avril au 30 août 2015.

Maison de Victor Hugo

6, Place des Vosges

75004 Paris.

Ouvert tous les jours (sauf lundis et jours fériés) de 10h à 18h.

Tarif : 7 euros / réduit : 5 euros.

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