Lettre ouverte aux vandales

par Marie Ferey 22 Juin 2015, 10:29 Patrimoine

Dirty Corner d'Anish Kapoor vandalisé à Versailles

Dirty Corner d'Anish Kapoor vandalisé à Versailles

En janvier dernier, le musée de Mossoul était victime d’actes de vandalisme menés par des djihadistes. Face à ce carnage, résultant d’une inculture évidente, le monde occidental bien-pensant s’indignait. Les journaux faisaient leur une et dénonçaient avec ferveur combien le vandalisme culturel était un crime contre l’humanité.

Groupe El détruisant les statues au musée de Mossoul

Groupe El détruisant les statues au musée de Mossoul

Etant une défenseuse acharnée du patrimoine et considérant que la culture est certainement ce qui sauvera le monde de la stupidité, je ne peux qu’aller dans ce sens. Pourtant, mon étonnement est grand face aux vandalismes qui se sont produits chez nous et qui n’ont pas, hélas, provoqué de telles levées de boucliers.

Quelle différence y-a-t-il entre des fondamentalistes religieux qui détruisent l’art mésopotamien et des fondamentalistes religieux qui détruisent l’art contemporain ? A mon sens aucun. La destruction de Tree de Paul McCarthy en octobre dernier en plein cœur de Paris a fait couler beaucoup d’encre. Mais aucune indignation générale aussi prononcée que pour Mossoul. Idem pour Anish Kapoor dont l’œuvre a été aspergée de peinture jaune il y a quelques jours à Versailles. Quel point commun entre McCarthy et Kapoor ? Le sexe. Tree avait été qualifié de plug anal et Dirty Corner de vagin… Quel terrible rabaissement de la pensée humaine face à la création artistique. Et quel terrible constat sur notre société occidentale actuelle où des bien-pensants détenteurs de la morale n’ont plus peur de prendre les armes pour détruire l’art.

Ces deux exemples sont les plus connus, mais rappelons nous du Piss Christ de Serrano martelé ou des photographies de Juliette Agnel découpées. Toujours au nom de cette fameuse morale qui n’a jamais apporté rien d’autre que la haine et l’immobilisme.

Tree de Paul McCarthy vandalisé place Vendôme à Paris

Tree de Paul McCarthy vandalisé place Vendôme à Paris

Si encore les vandales d’ici avaient le courage d’agir en plein jour et de revendiquer politiquement leur acte. Si au moins les vandales d’ici et d’ailleurs pouvaient se rendre compte à quel point ils se trompent d’ennemis. Mon âme de médiéviste ne peut que me faire regretter le vandalisme révolutionnaire, mais ces vandales là avaient le mérite de s’attaquer au pouvoir, à un héritage dont ils ne voulaient plus. La Révolution a créé un vandalisme intelligent, s'il est possible qu’il en existe un. Mais le vandalisme que vous pratiquez, mesdames et messieurs les vandales d’aujourd’hui est un vandalisme imbécile. Il ne me semble pas que les rois de Ninive se soient dressés contre l’Islam et il ne me semble pas non plus que l’art contemporain mette en péril l’humanité. Rangez vos pots de peinture, vos marteaux piqueurs et votre stupidité. Laissez moi aller admirer l’œuvre d’Anish Kapoor et y voir une des plus belles choses qui existe au monde, un sexe féminin, si le cœur m’en dit. Je ne l’avais vu qu’en photographie et naïve, j’avais pensé au monstre du Loch Ness, c’était plus poétique que votre esprit moraliste tordu. Les actes dont vous faites preuve sont le résultat d’une émotion, mais d’une émotion dé-cultivée qui s’apparente à la peur. Sachez qu’une étude récente menée à l’université de Yale a montré combien l’exposition à l’art renforçait l’empathie et le souci de l’autre. Peut être est-il temps pour vous de regarder les œuvres.

La violation des caveaux des rois à Saint-Denis, Hubert Robert, 1793

La violation des caveaux des rois à Saint-Denis, Hubert Robert, 1793

Mais surtout, chers artistes, continuez je vous en prie à choquer le monde, à montrer que nous ne sommes pas encore enferrés dans une pseudo morale que ni Mahomet ni le Christ n’ont jamais défendu. Mettez des sexes partout et « rallumer les étoiles » comme dirait Apollinaire, pour éteindre la bêtise humaine. Il est grand temps.

commentaires

S.O. 15/08/2015 22:00

Merci pour votre article, avec lequel je suis néanmoins en désaccord. Les motivations des"vandales" de la place Vendôme, ou des jardins de Versailles, sont à mon avis bien différentes de celles qui animent les fanatiques de l'E.I.

En ce qui concerne la France, pouvons-nous continuer à ignorer qu'il y a une différence entre un tableau de Rembrandt, de Bonnard, ou une sculpture de Carpeaux, et une structure géante gonflable en plastique vert ?

Il ne s'agit pas de savoir qui détient la vérité sur cette question de la définition de l'art, ni de faire la morale.

Comme tout le monde le ressent, une oeuvre pour être qualifiée d'artistique, ne doit-elle pas renvoyer à certaines des grandes oeuvres du passé, révéler une maitrise technique et un travail exceptionnels de l'artiste? Que dire de la beauté, de l'équilibre d'une oeuvre, même s'ils sont subjectifs ? Une oeuvre n'est-elle pas de l'art en ce qu'elle révèle quelque chose de l'artiste que lui même ignore, à tel point qu'il lui est impossible de la commenter ?

Les créations qui semblent "faciles" à réaliser (qui ne requièrent pas une maitrise technique exceptionnelle de l'artiste) ou qui choquent plutôt qu'elles ne flattent le regard ou encore qui sont ouvertement destinées à alimenter la spéculation, sont-elles vraiment de l'art ?

Il ne s'agit pas d'une vue étriquée ou "réac". Nous devons faire l'effort de poser la question des limites à la nomination d'un objet comme "oeuvre d'art".

Les "vandales" de Vendôme ou de Versailles ont été motivés par une angoisse bien contemporaine face à un art sans limites dans sa définition. A une langue galvaudée. Par leurs actes, ils ont exprimé un choix, posé des limites au langage par la force.

Ce n'est évidemment pas ce que cherchent les sauvages de l'EI qui détruisent tout sur leur passage pour montrer leur détermination politique et religieuse, et qui au contraire des français, semblent n'avoir aucune limite dans la barbarie et le fanatisme.

Ranger Bleu 22/06/2015 18:31

Le djihadisme est un mouvement révolutionnaire et dans 200 ans là où ils auront succédé de jeunes gens évoqueront le « vandalisme intelligent » des années 2010 parce qu'au regard de leur éducation il s'agira d'actes d'héroïsme ayant contribué à la libération de leur peuple. La différence entre le terrorisme et la résistance légitime n’apparaît qu'à posteriori quand on écrit les manuels d'Histoire.

J'aimerais comprendre comment la destruction d'objets et d’œuvres d'art datant de plusieurs millénaires et témoignant de civilisations qui ont disparu et dont on a aucune autre trace peut être comparée au fait de s'attaquer à un plug anal géant financé par de l'argent public et témoignant d'une époque dont, je pense, on peut trouver et on trouvera dans le futur d'autres traces.

Et puis merde êtes-vous seulement sérieux, en parlant de "la bien-pensance" des vandales ? La bien-pensance c'est ce qui va dans le sens et sert les intérêts du pouvoir et de l'idéologie dominante. Elle est donc par définition diffusée par les médias, le gouvernement et les inquisiteurs à leur service. Elle se situe donc de toute évidence du côté de Paul McCarthy. Vandaliser un sex toy ou un vagin géant ce serait un acte de bien-pensance dans une société religieuse, prude, qui refuserait de montrer des corps nus ou d'évoquer la sexualité. Est-ce que notre société ressemble à ça ? MacCarthy incarne ce que l'art peut avoir de plus conformiste (et commercial).

Belle idée que "la culture est certainement ce qui sauvera le monde de la stupidité", nous sommes sûrement tous plus ou moins d'accord là-dessus. Permettez-moi simplement de douter de la valeur morale, intellectuelle, philosophique, ou simplement artistique d'un sex toy géant célébrant le consumérisme déchaîné de l'occident (Noël, marchandisation du sexe) à travers un courant artistique contemporain fondé sur la spéculation et le profit. Toutes les dictatures produisent de "la culture", toute forme de propagande repose sur des "artistes", si on les défend tous on ne défend plus rien et plus aucune idée.

Il y a dans cet article comme un mépris de la dialectique, une sorte de nihilisme néo-conservateur qui ne fait pas grand chose d'autre que servir l'ultra-libéralisme contemporain. On ne peut pas s'indigner de l'absence de morale des gouvernements, le cynisme des dirigeants de ce monde qui mène aux pires atrocités, et dans le même temps militer contre toute forme de morale, vider toute chose de toute signification et célébrer le narcissisme libertaire incarné par ceux qu'on prétend combattre. L'auteur de cet article se prétend de toute évidence de gauche mais se bat pour une société de consommation qui repose sur la destruction de toute forme de transcendance, l'exaltation de l'individu, du temps présent, de l'instantanéité contre des principes traditionnels sur lesquels repose l'idée même d'injustice. Quand plus rien n'aura de valeur, quand on aura vidé la pensée humaine de toute forme de recherche de sens, quand on aura brûlé les livres pour transformer la place publique en partouze géante sponsorisée par Apple et Coca Cola il n'y aura plus aucun argument pour s'attaquer à l'exploitation de l'homme par l'homme et les inégalités les plus graves, on aura accompli l'utopie capitaliste. Pour reprendre votre expression je suis indigné du terrible rabaissement de la pensée humaine face à la création artistique qui me semble assez bien résumé par « mettez des sexes partout ». Affirmer que l'obsession du cul va éteindre la bêtise humaine c'est un peu comme laisser entendre que l'obsession de la philosophie est un rempart à l'intelligence.

François Legay 22/06/2015 13:15

On est en France, pour que ça bouge, il faut d'abord qu'il y ait un attentat avec des morts. Là, oui, on manifeste. Avant, quand il y a juste les locaux d'un journal (au hasard Charlie Hebdo) qui sont incendiés (genre deux ans avant le 7 janvier 2015) à cause d'une caricature et de la liberté d'expression, on s'indigne mais... rien. Donc pour l'instant, après les actes de vandalisme de la place Vendôme et de Versailles, on s'indigne et puis... rien. Mais si il y a des morts alors là, putain, ça va bouger !!!