First Blood de Ted Kotcheff - Du sang sur les mains

par Anna Gelibert 14 Juillet 2015, 13:03 Ciné

L’histoire du cinéma est constituée de faits curieux. L'un d’entre eux est le sort réservé à la carrière ainsi qu’à la renommée de Ted Kotcheff, réalisateur oublié à tort. Par un retournement de situation plus que bienvenu, un de ses plus grands chefs-d’œuvre (et son meilleur film, comme il l’avoue lui-même) l’injustement méconnu Wake in Fright (aka Réveil dans la terreur) à bénéficié d’une ressortie récente en salles sur notre territoire en décembre 2014 permettant par ce biais de raviver le souvenir de ce grand cinéaste à la mémoire des cinéphiles. Cette impulsion est probablement à l’origine de la ressortie de ce film immense qu’est First Blood, qui lui aussi a le droit à une ressortie en salles le 15 juillet dans une copie restaurée. Un petit coup de jeune pour un coup de génie.

First Blood de Ted Kotcheff - Du sang sur les mains

Adapté de Rambo, un roman au ton particulièrement agressif écrit par David Morel, un auteur canadien qui en trouva l’inspiration alors qu’il enseignait la littérature à des jeunes combattants fraîchement revenus du Vietnam, le script de First Blood fut voué à stagner pendant presque dix ans sans jamais trouver de sérieux acquéreur prêt à prendre le risque d’adapter le brûlot. Trop sulfureux, trop problématique, le projet aurait pu prendre la poussière éternellement sur une étagère quelconque et c’est bien ce qui faillit arriver tant la genèse du film s’avéra parsemée d’embuches de toutes sortes. Alors que le projet prenait peu à peu forme, il passa de mains en mains, à l’origine commandé par Columbia puis récupéré par la Warner qui finit également par faire machine arrière. En effet, le script à peine terminé, il fut jugé bien trop violent et beaucoup trop enclin à raviver le fantôme de la guerre dans l’esprit du peuple américain tant l’échec national cuisant que fut la guerre du Vietnam hantait encore les mémoires. Et pour cause : Rambo fut publié en 1972 alors que les soldats américains étaient encore en train de crever sur le champ de bataille et il semblait que pour les producteurs, il était encore beaucoup trop tôt pour remuer ce merdier et en exposer les méfaits au grand jour.

Exit Rambo donc. Mais fortement convaincu de l’impact que pourrait avoir le film et bien décidé à le réaliser coûte que coûte, Kotcheff tint bon et trouva chez Orion Pictures un bon candidat enclin à distribuer le projet. Entre temps se posèrent de nombreux problèmes de casting tant pour le personnage de John Rambo que celui du Colonel Trautman et toutes les grandes figures de l’époque y passèrent : Dustin Hoffman, Al Pacino, Robert De Niro ou encore Jeff Bridges refusèrent de jouer le rôle du vétéran. Du côté de l’autorité, avant de choisir Richard Creena, c’était Kirk Douglas qui était à initialement prévu pour incarner Trautman mais celui-ci quitta le tournage après un désaccord violent avec Stallone (crédité en tant que co-scénariste) qui voulait s’écarter du roman en insistant davantage sur le caractère de victime de Rambo alors que Douglas, pensant le contraire, exigea des changements sur le script qui lui furent refusés.

Une fois le film tourné, il fallait encore passer les projections test qui furent catastrophiques à cause de la scène de fin dans laquelle Rambo est abattu à contrecœur par son « créateur ». Le public fut choqué par le propos beaucoup trop pessimiste et fort heureusement, Kotcheff qui avait eu le temps de tourner une fin alternative (celle que l’on connait) la proposa au studio qui malgré ses réticences fut obligé de l’accepter afin d’éviter un potentiel désastre d’audience. En fin de compte, bien qu’accouché dans la douleur, le film remporta un succès mérité.

Mais revenons au film.

First Blood s’ouvre sur un homme dont les oripeaux laissent deviner son statut d’ancien militaire, errant dans un paysage montagneux et austère, à la recherche de son dernier compagnon de guerre vivant – tous les autres étant morts au Vietnam, assassinés par et pour leur pays. Il apprend que ce dernier a succombé à un cancer provoqué par l’agent orange, un redoutable herbicide répandu par l’armée américaine sur le territoire vietnamien. La suite à tout du western. Passablement dévasté et désormais seul, Rambo marche sans réel but, jusqu’à atterrir dans la petite ville portant ironiquement le nom de « Hope », un bled canadien tranquille et replié sur lui-même, où tout le monde se connaît et se salue par son prénom. Le shérif, maître des lieux tombe par hasard sur Rambo mais son look, tout comme la menace potentielle qu’il véhicule ne plaisent pas du tout au shérif qui fait clairement comprendre au soldat qu’il n’est pas du tout le bienvenu sur son territoire. Impassible, le vétéran se laisse conduire aux portes de la ville mais décide de faire demi-tour, faisant fi des menaces proférées par l’autorité locale.

Naturellement, les choses s’enveniment et le shérif, dans un accès de colère injustifiée, mets aux arrêts l’innocent sous prétexte de vagabondage et le jette au trou, le laissant en proie à des petits flics besogneux et hargneux, excités par leur pouvoir qui semble accroitre tant Rambo, muré dans le silence et la docilité, a tout de la victime. Suite à la volonté des policiers de raser Rambo afin de le rendre plus présentable pour le procès à venir, celui-ci, totalement traumatisé par l’objet qui se tient si près de son visage, pète littéralement les plombs, casse la gueule à tout le monde en un rien de temps et s’échappe de prison. S’en suit une course poursuite et une chasse à l’homme doublée d’un retournement de situation implacable lors duquel les flics comprennent non seulement qu’ils sont allés trop loin avec cet homme dont ils ont sous-estimé la force et l’intelligence et qu’un Béret Vert est bien plus fort et puissant en milieu naturel et hostile qu’ils ne le seront jamais nulle part, même chez eux.

First Blood de Ted Kotcheff - Du sang sur les mains

Si la mise en scène de Kotcheff est impeccable, notamment grâce à son travail sur les espaces et les perspectives, écrasant ses personnages dans une nature oppressante et étouffante, il faut également rendre justice au directeur de la photographie Andrew Laszlo (qui officiera plus tard sur Les Guerriers de na nuit de Walter Hill) et dont le travail sur la lumière et sur les couleurs permet de donner au métrage une aura et un climat visuel hautement anxiogènes tant l’image reflète une atmosphère austère et triste, véritable projection du paysage mental du protagoniste, enveloppé par une lumière froide et crépusculaire, rendant palpables la brume grise des montagnes, la terre froide et hostile de la forêt ou encore l’humidité glaciale et mortifère de ces lieux, faisant de ce paysage montagneux canadien une sorte de tombeau métaphorique.

Pour le spectateur qui connaît la saga Rambo seulement grâce (ou à cause, c’est selon) de sa réputation, la première chose qui surprend inévitablement est que First Blood ne narre pas l’histoire d’un combattant mais celle d’une victime, un homme acculé à la violence et forcé de riposter en dernier recours par pure nécessité de survie. Loin d’être la machine de guerre belliqueuse que les deux suites feront de lui, le John Rambo de Kotcheff est un homme certes brisé, mais calme et tranquille malgré son passif (précisons qu’il ne tue qu’un seul homme et encore, il s’agit plus d’un accident que d’un meurtre de sang-froid) et ce profil non violent se dessine dès le premier acte, tandis qu’il fait profil bas malgré les humiliations dont il fait les frais. Exemple total de ce parti-pris : la portée symbolique du titre prend tout son sens lors de la scène où Rambo, terré dans une grotte comme un animal traqué, entre en communication avec Trautman pour la première fois depuis la guerre : épuisé et forcé de justifier ses actes, Rambo se défait une seconde de son mutisme et confie à son colonel :

C’est eux qui ont versé le premier sang, pas moi…

First Blood de Ted Kotcheff - Du sang sur les mains

Explorant les conditions sociales et psychiques dans lesquelles furent plongés les anciens combattants de retour du Vietnam, First Blood est une mise en image cruelle et âpre du désintérêt que porte le peuple américain à ses héros de guerre. Et malheureusement, Rambo n’est qu’un produit de son époque : il est à la fois celui en qui l’Amérique croyait, véhiculant les idéaux obsolètes et les espoirs gâchés de toute une nation mais il est aussi celui que l’on blâme, voué à subir les projections néfastes que chaque américain, patriote ou non, voit en lui. Un bien lourd fardeau à porter pour un homme seul au monde, bouc émissaire d’une société incapable d’affronter ses responsabilités et ses démons. Kotcheff expose à son public un message limpide et sans concessions, dévoilant l’horrible vérité sur ces hommes symbolisant l’échec et la honte, quotidiennement confrontés au rejet, à la solitude, aux traumatismes et au chômage. Intrinsèquement, ce propos confronte les Américains au manque d’humanisme et d’empathie dont ils firent preuve à l’égard de ces soldats qui ne pouvaient se reconstruire sainement et mettre derrière eux les horreurs de la guerre alors que de toute part, on leur reprochait d’être des monstres néfastes à la société. Dans cette optique, les angoisses de Rambo semblent infinies tant cet homme sans famille, sans racines, sans amour, sans identité et surtout sans futur, ne trouvera jamais sa place dans un système social où ses capacités guerrières ne peuvent être exploitées. Il n’est plus qu’une machine de guerre vouée à prendre la poussière. Lui qui fut initialement formé à tuer et à anéantir l’ennemi par tous les moyens, il n’est plus qu’un objet foncièrement inutile hors du champ de bataille, inutile à son pays en temps de paix.

First Blood de Ted Kotcheff - Du sang sur les mains

Si le propos fortement dénonciateur du film est à la fois évident d’un point de vue de l’interprétation et tout à fait juste d’un point de vue moral et éthique, Kotcheff choisit pourtant d’avancer sur un terrain glissant en axant le second acte sur la survie de son soldat en milieu hostile. En effet, même si le propos du cinéaste a pour but d’illustrer le retournement de situation consistant à rendre la victime victorieuse contre ses oppresseurs, le film permet par ce biais de dévoiler au spectateur toute l’étendue de l’habileté guerrière de Rambo ainsi que l’efficacité de son entrainement militaire. Eléments qui seront à la base même de la fascination exercée par le personnage de John Rambo. Et c’est par ce paradoxe que le film incarne une contradiction majeure bien qu’inévitable : in fine, galvanisé par l’art de la guerre le public oublie la victime, subjugué par la mythologie moderne du soldat suprême ainsi que par la puissance qu’incarne cet homme que l’on a armé pour tuer.

C’est de ce paradoxe que pourront naître Rambo 2 : La Mission et Rambo 3 presque uniquement axés sur l’énorme potentiel narratif que représente la figure du guerrier patriotique, ce héros que rien ne peut stopper, précisément parce que l’Histoire retiendra de First Blood non pas cet anti-héros oppressé mais le combattant implacable. Un peu comme si le message de Kotcheff n’était pas bien passé au final... Car la fascination née dans le cœur du spectateur pour le personnage de Rambo est totale et ce, même s’il adhère au point de vue dénonciateur du film ; en effet, éprouvant une réelle empathie pour le personnage qu’incarne Stallone, il reste envoûté par son abnégation, son courage, sa force totale ainsi que par son habileté. En ce sens, First Blood a pu exacerber les contradictions du public et de l’Amérique toute entière.

First Blood de Ted Kotcheff - Du sang sur les mains

Avec le recul, qui d’autre que Stallone aurait pu mieux interpréter ce personnage au bout du rouleau, cette force tranquille et mutique, ce désespoir amer ? Il suffit de se rappeler du monologue de fin lors duquel Stallone, totalement bouleversant, recroquevillé au sol et en larmes raconte à Trautman ses tourments, du manque de travail aux cauchemars qui le hantent perpétuellement chaque nuit depuis la guerre :

J’avais des bouts de mon ami partout sur moi…

Triste à pleurer. Finalement, plus de trente ans après, Stallone émeut toujours aux larmes et First Blood demeure un chef-d’œuvre du cinéma à voir à tout prix en salles.

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