Reine un jour, reine toujours

par François Legay 16 Septembre 2015, 08:58 Ciné

Reine un jour, reine toujours

Dans un village du Sud-Ouest nommé Casteljaloux, Chantal (Céline Sallette) a refait sa vie avec Jacky (Éric Cantona), le boucher du village. Elle se laisse vivre entre son « homme » qui est sur le point de réaliser son rêve de toujours en reprenant la grande boucherie de son père, et les cours de théâtre qu’elle dispense à une bande d’adolescent. Tout semble aller pour le mieux jusqu’au jour où réapparaît Jeannot (Sergi López), son grand amour qui sort de trois années de prison et à qui elle avait dit : « je t’attendrai ».

Film d’atmosphère avant tout, Les Rois du monde (Casteljaloux) est le premier long métrage de Laurent Laffargue, plus habitué des plateaux du théâtre et de l’opéra. Et ça se sent. Non pas qu’il a filmé une pièce, son film est un vrai film de cinéma (même si l’histoire a d’abord existé sous deux formes théâtrales en 2010 et 2011), mais dans le sens où il a parfaitement su mettre en scène la tragédie, celle-ci étant conçue (la mise en scène je veux dire) pour que l’on soit captivé et sous tension permanente.

Ce sentiment du drame qui couve est obtenu en associant trois facteurs déterminants :

D’abord, grâce à la façon d’utiliser et de rendre la chaleur, le soleil, la lumière éclatante, les couleurs vives, rouges, orange du Sud-Ouest (Laurent Laffargue est originaire du Lot-Et-Garonne et il connaît parfaitement le ton de sa région) qui réchauffent autant qu’elles peuvent taper sur le système, allant jusqu’à nous inspirer un sentiment de trop, qui mène à l’écœurement, à l’indigestion en nous renvoyant à une impression de pesanteur, de lourdeur et surtout d’étouffement. On finit par avoir chaud, trop chaud.

Ensuite, le lieu de l’intrigue. D’un premier abord sympathique, du genre à nous donner envie de plaquer la grande ville pour couler des jours heureux les pieds dans l’eau de la Garonne, le village semble se réduire tout au long de l’histoire, comme si finalement il ne se composait que de deux rues, d’une place et d’un bistrot. Petit à petit, il devient étriqué, trop minuscule pour abriter une aussi grande passion que celle qui se joue dans ses murs. On dirait une île sur laquelle il fait beau, certes, mais qu’on ne peut pas quitter. Un territoire sans autres frontières que l’horizon. Un horizon derrière lequel on sait qu’il se passe autre chose, d’autres vies mais où jamais personne ne va.

En fait, seule la nouvelle génération, incarnée de façon générale par les adolescents qui prennent des cours de théâtre et en particulier par le personnage de Romain (Victorien Cacioppo), semble capable de se rendre à la gare, de prendre un train et de se barrer (en l’occurrence pour passer l’audition du Conservatoire à Paris).

Les adultes, eux, sont prisonniers du village comme ils sont prisonniers de leurs vies (qu’ils vivent alors que les ados vont la vivre) donc de leurs destins. On retrouve encore un des grands traits de la tragédie qui veut que les personnages aillent irrémédiablement vers ce qui va causer leurs pertes. Même si là, ils ne vont nulle part puisque c’est le drame qui vient à eux. Mais, bien évidemment, ils ne fuient pas.

Enfin, il y a le personnage de Jeannot (Sergi López) que j’écarte volontairement des autres (car c’est presque un film choral et le casting, par ailleurs fait par le réalisateur lui-même et non par un directeur de casting qui va chercher à imposer ses petits chouchous ou les poulains de son pote agent artistique, est d’ailleurs impeccable). Jeannot (et croyez-moi, je n’aimerais pas qu’il soit l’ex de ma copine… Encore faudrait-il que j’aie une copine ! Merci de me le rappeler) a un gros côté « touchant ». Parce qu’il est amoureux (et comment ne pas tomber amoureux de Céline Sallette) comme on ne l’est qu’une fois dans sa vie, et malheureux comme un ado qui s’est fait larguer mais qui espère reconquérir celle qu’il aime. Parce qu’il prend sous son aile Jean-François (Guillaume Gouix, remarquable dans le rôle), le jeune homosexuel du village qui doit cacher sa sexualité car dans les villages de province c’est encore comme ça. Parce qu’au début, même si c’est d’une manière un peu inquiétante, il chasse les huissiers qui frappent à sa porte et que c’est toujours sympathique et jouissif de voir des huissiers détaler comme des lapins.

Et puis… et puis très vite on apprend pourquoi il est allé en prison, Jeannot. A cause de Chantal, parce qu’il est jaloux, malade, incontrôlable, fou, dangereux, violent, alcoolique, capable de tout et surtout de commettre le pire à n’importe quel moment. Pas sur elle, non. Elle, il l’aime. A en crever. C’est la seule femme au monde. Elle est tout pour lui. C’est un amour passionnel (et encore, « passionnel » semble ridiculement peu intense dans cette circonstance). Bref, c’est un amour qui fait flipper.

Et là, justement, on flippe. Même s’il y a Jacky (Éric Cantona) et son ambition de boucher qui le rend humain, qui nous ramène à du quotidien, du raisonnable, du qui nous rassure parce qu’il a des épaules larges, Jacky, des bras musclés, parce qu’il peut consoler, protéger… mais aussi se battre, cogner. Cogner pour défendre, mais cogner quand même, avec des gros poings qui doivent faire mal. Parce que lui aussi il aime Chantal, Jacky… Alors on flippe encore plus.

On flippe parce qu’on sait qu’à un moment le drame va cesser de couver pour exploser, pour éclater comme un ciel gonflé par l’orage…

Oui, c’est une vraie mise en scène de tragédie que nous propose Laurent Laffargue.

Ou plutôt, je rectifie immediately, de la montée d’une tragédie. Elle nous pend au nez. Je ne vous cache pas que c’est assez éprouvant, qu’on est angoissé, mal à l’aise dans son fauteuil. Mais qu’en même temps, c’est un plaisir d’assister à une telle maîtrise car on est complètement embarqué, emporté nous aussi vers un drame auquel on aimerait échapper (il suffirait pour ça de quitter la salle mais à l’instar des personnages on ne fuit pas non plus). C’est un plaisir différent, autre que celui qui consiste à se fendre la poire devant Les Bronzés font du ski, ou à s’imaginer qu’il nous suffit de revêtir un smoking pour devenir James Bond, mais c’est un plaisir quand même. Et n’est-ce pas une des qualités du cinéma que de savoir varier les plaisirs de ses spectateurs ?

Reine un jour, reine toujours

LES ROIS DU MONDE (Casteljaloux)

Un film de Laurent Laffargue

Avec Sergi López, Céline Sallette, Éric Cantona, Romane Bohringer, Guillaume Gouix, Victorien Cacioppo, Roxane Arnal et Jean-Baptiste Sagory.

Une production de Mezzanine Films.

SORTIE LE 23 SEPTEMBRE 2015

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