Samuel Gratacap - Empire

par Fanny Brulhart 24 Septembre 2015, 15:17 Expos

L’exposition EMPIRE présente actuellement au BAL le travail photographique et vidéographique entrepris par Samuel Gratacap au sein du camp de réfugiés de Choucha, dans le désert tunisien, à la frontière libyenne.

Lauréat du Prix SFR/LE BAL de la jeune création photographique européenne en 2013, l’artiste nous livre un témoignage humain mené au long cours. Durant trois ans, il séjourne à plusieurs reprises et sur plusieurs mois à Ben Guerdane, ville la plus proche du camp de Choucha, afin de s’y rendre quotidiennement. Les personnes avec lesquels il se lie à Choucha y vivent dans l’attente du statut de réfugié, accordé par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). Samuel Gratacap témoigne, en même temps qu’il prend position en faveur des oubliés de Choucha, dont il a partagé le quotidien.

EMPIRE © Samuel Gratacap 2012-2014 / PRIX LE BAL DE LA JEUNE CREATION

EMPIRE © Samuel Gratacap 2012-2014 / PRIX LE BAL DE LA JEUNE CREATION

L’exposition s’ouvre avec les premiers repérages du photographe dans le camp : d’abord un plan, relevé à la main, du lieu qui ne figure sur aucune carte ; puis une série de polaroid en noir et blanc, qui documente les tentes servant d’habitations et de bâtiments institutionnels. Un second ensemble de polaroid, cette fois-ci en couleurs et surexposés, montre ensuite des silhouettes quasi fantomatiques, captées à distance par l’artiste, rendant ainsi compte de la première image mentale qu’il se fait du camp de Choucha. Le photographe cherche alors encore à déterminer comment il organisera son travail, et la manière dont il rendra compte du quotidien des habitants.

Ces premiers pas sont ponctués par les mots inscrits sur les toiles des tentes, que Samuel Gratacap photographie au polaroid et présente en agrandissements au rez-de- chaussée de l’exposition. Couvrant un mur entier de l’exposition, les photographies des mots donnent la parole aux habitants du camp, ignorés par l’actualité médiatique. Ils sont un lointain écho des échanges que le photographe entretient avec les personnes qu’il rencontre au cours de son travail. Ces dialogues, Samuel Gratacap les met en scène en présentant les portraits de ses interlocuteurs, et les transcriptions de témoignages oraux. À une époque où l’image tend à devenir une conversation en elle-même, l’artiste reste ainsi attaché au langage verbale, à son impact qu’il juge complémentaire à celui des photographies et des vidéos.

De fait, son travail se distingue de la pratique courante des photojournalistes. Samuel Gratacap préfère un travail sur la durée et l’usage de techniques argentiques, qui lui offrent un temps de réflexion sur une image avant même son tirage. À contre courant des impératifs d’action et d’urgence, l’artiste privilégie les relations humaines, sans contrainte d’échéance, qui demandent un apprivoisement mutuel du photographe et du sujet.

EMPIRE © Samuel Gratacap 2012-2014 / PRIX LE BAL DE LA JEUNE CREATION

EMPIRE © Samuel Gratacap 2012-2014 / PRIX LE BAL DE LA JEUNE CREATION

Ainsi, la seconde salle contient ce que seule une fréquentation régulière permettait de montrer : des images du quotidien des réfugiés de Choucha, confrontées à des témoignages écrits et des vidéos. Pénétrant de plus en plus au cœur de son sujet,

Samuel Gratacap montre l’attente au quotidien, que ponctuent des épisodes de jeu, de préparation de repas, mais également des départs et des sentiments d’abandon que provoquent les accords et les refus de statut délivrés par l’administration.

Au cours de ses échanges avec certains habitants du camp, le photographe conduit même une collaboration artistique. Amidou, réfugié d’origine ivoirienne, coréalise ainsi avec lui un projet vidéographique, dont un plan est présenté dans la première salle de l’exposition. Par la suite, lors d’une collaboration avec l’ONG Danish Refugee Council, qui lui permet de justifier sa présence auprès des habitants et de l’administration du camp, il dirige plusieurs ateliers de photographie avec les enfants de Choucha.

EMPIRE © Samuel Gratacap 2012-2014 / PRIX LE BAL DE LA JEUNE CREATION

EMPIRE © Samuel Gratacap 2012-2014 / PRIX LE BAL DE LA JEUNE CREATION

Son équipement, destiné plutôt à une pratique en studio, l’éloigne aussi paradoxalement de son sujet. La construction des compositions signifie son point de vue extérieur aux événements, auxquels il ne prend part que dans un temps déterminé. Les images que Samuel Gratacap ramène de Choucha frappe par leurs qualités, et leur portée symbolique. L’une d’entre elles présente une femme, entièrement voilée pour se protéger d’une tempête de sable, et évoque la perte d’identité et l’isolement. Le gros plan d’une main tenant un morceau de miroir cassé, où aucun reflet n’est identifiable, poursuit cette poétique de l’anonymat. Aux côtés des portraits de certains, Samuel Gratacap tient aussi à immortaliser des silhouettes, souvent de dos, qui circulent dans le camp.

La douceur des tonalités des photographies contraste avec l’hostilité du lieu représenté. Les détails de déchets au sol et d’habitations abandonnées marquent aussi bien la qualité de ses prises de vue, qu’ils rappellent la dureté de la vie à Choucha, déserté par l’aide humanitaire. L’atmosphère flou de l’arrière plan des paysages, qu’accentue la tempête de sable, devient aussi une métaphore de ce qui occupe l’esprit des habitants au destin suspendu, dans l’attente constante d’un lieu de vie décent.

La scénographie de l’exposition renforce avec justesse le propos de Samuel Gratacap. La distance ou le rapprochement entre les photographies, montées sur châssis affleurant et non circonscrites par un cadre, permettent d’imaginer un hors champ ou de tisser des liens dramatiques entre les différentes scènes. La photographie d’une personne de trois quart dos, capuchon relevé sur la tête, assise dans une tente, accrochée serrée au mur perpendiculaire renforce ainsi la sensation d’enfermement et d’isolement du camp relaté par l’image.

EMPIRE © Samuel Gratacap 2012-2014 / PRIX LE BAL DE LA JEUNE CREATION

EMPIRE © Samuel Gratacap 2012-2014 / PRIX LE BAL DE LA JEUNE CREATION

En définitive, le travail de Samuel Gratacap, témoignage du quotidien des habitants de Choucha, permet une réactualisation de ce qui s’est passé dans le camp et une diffusion médiatique par le biais des articles présentant l’exposition. L’artiste donne la parole aux oubliés de l’administration et des médias en livrant avant tout les images d’une humanité, qui survit malgré l’hostilité des conditions de vie au camp de Choucha.

En parallèle à l’exposition présentée au BAL, la galerie Temple dévoile une autre série de photographies de Samuel Gratacap, Images Dissuasives. Il y relate le travail d’une brigade d’anti-criminalité à Tripoli durant une nuit, une nuit à attendre l’action et durant laquelle finalement rien ne se passera.

EMPIRE

Du 11 septembre au 4 octobre 2015

Le BAL 6, Impasse de la Défense 75018 Paris

du mercredi au dimanche

Tarif plein : 6 euros / réduit : 4 euros

Visite et conversation avec l’artiste les samedis 26 septembre et 3 octobre à 17h

Samuel Gratacap – Images Dissuasives

Du 12 septembre au 3 octobre 2015

Commissariat Léa Bismuth

20, rue de la Corderie

75003 Paris

du jeudi au samedi, 15h-19h

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