Le Mémorial de Caen, un modèle à suivre

par Marcel & Simone 20 Octobre 2015, 15:01 Patrimoine

Mémorial de Caen. ® Maryvonne Desdoits 2012

Mémorial de Caen. ® Maryvonne Desdoits 2012

Le Mémorial de Caen présente une vision complète des années 1945 à 1989 à travers différents parcours :

  • Public régional oblige, un focus particulier est proposé sur la bataille de Normandie, épisode essentiel de la libération de l’Europe.

  • Des origines de la seconde guerre mondiale à la fin de la guerre, un premier parcours raconte et explique ce que fut la première moitié du XXe siècle. Du bilan catastrophique de la fin de la Première Guerre mondiale à 1939, la première partie montre l’enchaînement des causes et événements qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale. Comment l’idéal de paix de la « der des der » s’est progressivement délité.

  • Le deuxième espace, en souterrain, invite le visiteur à comprendre, après la défaite française, « les années noires ». Quelle est la vie quotidienne des Français, comment fonctionne la collaboration, quelles sont les différentes formes de résistance et de répression? Dans cet espace, un film d’actualité d’époque présente la Bataille d’Angleterre qui « ne se rendra jamais ».

  • L’année 1941 marque le tournant avec l’invasion de l’URSS et Pearl Harbor, la guerre jusque-là européenne devient mondiale. L’embrasement généralisé conduit à une situation de violence jamais atteinte dans l’Histoire de l’Humanité. Les grands théâtres d’opération du Pacifique ou européens sont montrés et expliqués. Dans ce nouveau parcours sont abordées des questions inédites dans un musée : la Shoah par balles, les violences de masse, les caractéristiques de la guerre totale, l’intimité en temps de guerre, les attitudes possibles sous l’Occupation, les libérations, le procès de Nuremberg et la Bataille de Normandie.

  • De la fin de la seconde guerre mondiale à la chute du Mur de Berlin, la seconde moitié du XXe siècle est aussi racontée à travers des objets et films qui racontent la vie avant et après la chute du Mur.

® Michael Quemener

® Michael Quemener

Notons un film sur la prise de Nankin le 13 décembre 1937, qui fit 100 000 victimes chinoises, une salle sur l'entrée du Japon dans la guerre, ou l'évocation du procès de Tokyo avec celui de Nuremberg (qui était absent du parcours originel), qui rééquilibrent une approche du conflit trop souvent centrée sur l'Europe, alors que 40 % des victimes entre 1937 et 1945 furent tuées en Asie.

Ces différents parcours sont portés par une scénographie intelligente qui introduit le visiteur par une rampe circulaire qui s’assombrit plus la chronologie avance et le conflit s’enlise. La mise en scène de l’espace n’est jamais gratuite et toujours pédagogique. La question des camps d’internement et des camps d’extermination sont ainsi volontairement traités dans des espaces éloignés pour éviter la confusion. Des panneaux explicatifs simplifiés pour les enfants semblent aussi être un rappel utile pour de nombreux parents! Cet aspect pédagogique dépasse l’enceinte du musée et l’équipe du Mémorial développe de nombreux projets comme «le journal de Suzon». Suzon, personnage de fiction créé dans le cadre d’un atelier pédagogique, est une fillette de 9 ans qui vit à Paris et dont le quotidien va être bouleversé par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939. Le relai de ce journal sur Facebook montre une utilisation pertinente des réseaux sociaux. À compter du 5 novembre, deux nouveaux personnages fictifs, Rachel et Hannah, raconteront la guerre à leur manière.

Suzon

Suzon

Cette personnalisation du conflit est totalement cohérente avec la démarche du Mémorial qui insiste sur la place de l’humain. Contrairement à de nombreux musées consacrés à la guerre, il n’est pas ici question de valoriser l’aspect héroïque du soldat mais plutôt de comprendre sa vie quotidienne, telle la présentation de son jeu de dames portatif. Différents costumes sont exposés comme ce rare uniforme féminin, qui fut porté par Jaqueline Simon-Moncorgé, volontaire féminine de France Libre engagée à New York en 1943 et qui a débarqué avec 60 autres femmes de la MMLA en Normandie, près d’Arromanches le 23 juin 1944.

Uniforme de Jaqueline Simon-Moncorgé à gauche. ® Michael Quemener

Uniforme de Jaqueline Simon-Moncorgé à gauche. ® Michael Quemener

Plus loin, un vélo adossé à un mur suggère le quotidien des Français pendant la guerre et peut-être aussi le rôle de la Résistance. L’horreur et la violence de la guerre est mise en image, toujours dans une volonté de préserver les plus jeunes avec une mise à distance des images les plus dures comme dans la section de la "Shoah par balles".

® Sigrid Colomyès

® Sigrid Colomyès

Entre 1941 et 1944, près d’un million et demi de Juifs d’Ukraine a été assassiné lors de l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne nazie. L’immense majorité est morte sous les balles des Einsatzgruppen (unités de tueries mobiles à l’Est), d’unités de la Waffen SS, de la police allemande et de collaborateurs locaux. Seule une minorité d’entre eux l’a été après déportation dans les camps d’extermination. Ce qu’on appelle aujourd’hui la « Shoah par balles » a été mise en lumière ces dernières années par les travaux de Christopher Browning et du Père Desbois. Le père Patrick Desbois a confié les objets de fouilles et les preuves de la Shoah par balles collectés par Yahad - In Unum au Mémorial de Caen. Ce sujet est abordé à travers des objets (tel ce peigne trouvé à proximité d'une fosse en Ukraine), des témoignages vidéos, ou encore cette lettre terrible d'un officier nazi racontant à sa femme les massacres de bébés…

La salle consacrée à la Shoah par balles. ® Michael Quemener

La salle consacrée à la Shoah par balles. ® Michael Quemener

Ces objets sont venus enrichir les parcours consacrés à l’extermination des Juifs et Tziganes d’Europe. Si la face « concentrationnaire » du génocide qui frappa les Juifs européens est aujourd’hui un sujet historique documentés, ce n’est pas le cas pour « la Shoah par balles » dans les pays de l’Est.

Une réflexion sur des épisodes oubliés ou méconnus, un accent sur le quotidien du soldat comme du civil ainsi qu'une scénographie et une utilisation des nouvelles ressources numériques au service de leur propos font du Mémorial de Caen un exemple à suivre.

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