Little Italy est devenu grande

par François Legay 16 Octobre 2015, 09:00 Ciné Expos

Little Italy est devenu grande

À la base il y avait le projet d’une exposition consacrée au story-board par la Deutsche Kinemathek qui contacta Martin Scorsese afin de lui demander s’il accepterait éventuellement de bien vouloir leur confier le story-board de Taxi Driver.

En guise de réponse, le Maestro envoya directement le story-board !

On commença par se pincer à la Deutsche Kinemathek pour vérifier qu’on ne rêvait pas, puis on réalisa, d’une part, à quel point cet homme de cinéma était accessible, disposé, partant pour participer à tout ce qui pouvait approcher de près ou de loin ce qui est depuis l’enfance, sa passion, sa vie, sa raison d’être. Et, d’autre part, combien il serait dommage de ne pas profiter de la multitude d’objets et de documents que le cinéaste a su préserver tout au long de sa carrière pour ne pas lui dédier personnellement et intégralement une exposition.

Little Italy est devenu grande

Je le dis d’emblée, l’exposition est une réussite (et elle sera à mon avis l’évènement de cette saison) car elle a cette grande qualité de nous emmener dans les profondeurs d’une œuvre que nous connaissons tous pour la plupart mais pour laquelle nous n’avons jamais réellement fait l’effort de dépasser l’attrait de la surface.

Oui, Scorsese fait des films époustouflants qui nous en mettent plein la vue, il appartient à notre culture populaire et si on prend un raccourci on se dit : « Scorsese c’est New York, des succès au box office, De Niro, DiCaprio, des truands, la violence, le sexe, la drogue, la décadence».

OK, mais pas que…

  Robert De Niro dans "Taxi Driver" de Martin Scorsese 1976 © Columbia Pictures

Robert De Niro dans "Taxi Driver" de Martin Scorsese 1976 © Columbia Pictures

… Car on oublie de dire que s’il est un gosse de Manhattan fasciné par sa ville et qu’il aime la raconter, il n’a jamais vraiment travaillé pour les majors Hollywoodiennes. Que s’il a fait parti du courant des années 70 qu’on identifie sous le terme « New Hollywood » il ne s’est jamais plié à la politique des studios parce que trop indépendant, trop maître de son œuvre qu’il a toujours tenu à contrôler du début à la fin. Aujourd’hui il fait appel à des mécènes pour garder sa liberté (des mécènes !!! En 2015 !!! Quand on s’appelle Scorsese !!!).

On oublie de dire que s’il a fait des films qui ont « marché », voire même « bien marché», il n’a jamais cartonné, pulvérisé les records du nombre d’entrée, jamais fait de films « grand public », même avec des têtes d’affiche. Scorsese fait son cinéma, sans concession, et aucun de ses films (y compris les premiers, y compris les courts métrages que l’on fait à vingt ans quand on est influençable) ne ressemblent à des films déjà fait avant. Scorsese a dès le début développé son propre style. Il a les références, il est cinéphile, il a bouffé de la pellicule en veux-tu en voilà encore, il connaît tous les cinémas et tous les courants cinématographiques du monde, mais il n’a jamais essayé de ressembler à… de faire un film à la manière de… (Vous pourrez d’ailleurs le voir s’en amuser dans le jouissif The key to Reserva, film marketing réalisé pour une marque de Champagne, en se prenant pour Alfred Hitchcock à qui il voue il véritable culte).

On oublie de dire que si De Niro et DiCaprio ont permis à Scorsese d’obtenir des succès populaires, ils n’ont jamais été aussi bons et marquants que dirigé par lui et que cela a permis à leur carrière respective de décoller, de se relancer ou tout simplement d’évoluer. Véritable complicité comme il en existe régulièrement au cinéma c’est vrai, mais qui ne comptabilise même pas (en ressemblant les films tournés avec De Niro et les films tournés avec DiCaprio) la moitié de l’œuvre réalisée par Scorsese. Celui que l’on nomme Marty n’a pas besoin de ses « doubles » estampillés Stars pour s’exprimer ou tout simplement exister.

On oublie de dire que ses films sur les truands ne sont pas de simples histoires de gangsters mais qu’ils lui permettent de réunir, de traiter et de transposer tous les thèmes qui lui sont chers : la famille et ses codes sacrées dont il ne faut pas sortir sous peine de se faire taper sur les doigts, la fratrie (de sang ou pas) où l’un doit toujours prendre soin de l’autre jusqu’à en assumer les fautes ou en subir les mauvaises actions et dont il ne peut souvent s’émanciper qu’en passant par la case trahison, le sacrifice façon religion qui mène à la rédemption.

On oublie de dire que trop d’artistes s’obstinent à mettre en scène la violence, le sexe, la drogue et la décadence sans y parvenir et que de savoir le faire demeure l’apanage des plus grands.

On oublie de dire que quand on a une filmographie qui compte des réalisations aussi diverses que Alice n’habite plus ici, La couleur de l’argent, La dernière tentation du Christ, Hugo Cabret, New York, New York, Raging bull, Shutter Island, La valse des pantins, Le loup de Wall Street ou Casino, on cesse de faire du cinéma de genre pour devenir soi-même un genre à part entière.

Martin Scorses, Prix Lumière 2015

Martin Scorses, Prix Lumière 2015

Le parcours de l’exposition est simple et efficace, on se laisse entraîner d’un chapitre à l’autre sans se perdre ou oublier où on en est, le nombre de documents (photos personnelles et de tournage, scénarios annotés, correspondances, story-board, costumes, accessoires, affiches) est impressionnant, et l’œuvre de Scorsese est totalement abordée puisqu’une salle est réservée à ses documentaires musicaux et à l’importance de la musique (notamment le rock) dans son œuvre.

La visite se termine avec l’amoureux fou de cinéma et l’action qui lui tient particulièrement à cœur (et pour laquelle tous les cinéphiles du monde devraient le remercier avant tout) depuis plusieurs années : la restauration et la préservation des films.

SCORSESE, L’EXPOSITION

Du 14 octobre 2015 au 14 février 2016

A la Cinémathèque française

51, rue de Bercy

75012 Paris.

Du lundi au samedi (sauf fermeture le mardi, le 25 décembre et le 1er janvier) de 13h à 19h

Nocturne le jeudi jusqu’à 22h

Samedi, dimanche et vacances scolaires de Toussait et Noël de 10h à 20h.

Tarif en semaine hors vacances scolaires :

Plein tarif : 12 euros.

Tarif réduit : 9 euros.

Moins de 18 ans : 6 euros.

Libre Pass : accès libre.

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