Much Loved : avec beaucoup d'amour

par Alice Carlos 13 Octobre 2015, 16:00 Ciné

Le réalisateur marocain Nabil Ayouch choisit la fiction pour peindre une réalité ancrée dans la
société de son pays : celle de la prostitution. Censuré dans son pays d'origine, Much Loved fait
sensation au Festival de Cannes et dessine des portraits de femmes. Des vraies.
Noha, Soukaina et Randa (Hilma les rejoindra plus tard) se préparent et se pomponnent en riant aux éclats. Noha, c'est la maman qui donne les conseils, ou les ordres ; Soukaina la douce à qui l'on récite des poèmes et Randa celle qui s'indigne (elle hurle : « Il n'a pas le droit », lorsqu'un homme la force à danser) et qui cherche encore sa sexualité. Plongé au cœur de leur intimité dès les premières minutes, le spectateur est déjà ébloui par tant de fureur féminine.
Ensuite, elles changent de masque : de femmes enfants, elles deviennent femmes fatales, rejoignent d'autres prostituées et dansent pour de riches clients saoudiens. Irrésistibles, elles les font rêver, tandis qu'elles, rêvent d'évasion, s'abandonnent peu à peu à eux et finissent dans les chambres pour accomplir le travail.

Much Loved : avec beaucoup d'amour

Ces femmes font la force de Much Loved. Ces tornades fascinantes de féminité hypnotisent le
spectateur. Elles sont belles, drôles, enragées ou enfantines. Et, soumises ? Non, maîtresses de leur propres corps sauf quand le mâle ne respecte pas, sauf quand la loi viole et pose un voile sur une réalité opprimée. Un voile comme celui que porte Noha lorsqu'elle rend visite, honteuse, à sa famille glaciale qui accepte, malgré tout, l'argent de la « pute ». Si le réalisateur parle de Much Loved comme d'un film dénué de discours moralisateur, une certaine morale émane du quotidien de ces femmes, lâchées en pleine jungle. Et celle-ci, évidemment complexe, peut aussi devenir limpide : et si les problèmes liés au « plus vieux métier du monde » prenaient leur source dans le refus d'être géré par une loi, par une institution ? Sans cadre (à part Saïd ici, leur « mac » à la candeur paternel troublante), ces femmes, malgré leur force, restent des proies, proies de ces hommes frustrés, violents, ou parfois (lâchement) amoureux. Puis, tout se mélange : des enfants se prostituent, payés par des pédophiles …
Cette hypocrisie, pas seulement présente au Maroc, est symbolisée par la scène de viol du film : qui viole qui?

Much Loved : avec beaucoup d'amour

Choquant et violent, mais aussi drôle et d'une tendresse débordante, Much Loved séduit par ses contradictions, semblables à celle de la prostitution. Mais, ce qui nous enlace encore plusieurs jours après la séance, c'est l'amour qui déborde de ces femmes. L'amour qu'elles se donnent, l'amour qu'elles ont à donner. Un amour tarifé, ou non …

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