Quand la religion se mêle de mise en scène

par Max Yvetot 27 Octobre 2015, 10:00 Scènes

Quand la religion se mêle de mise en scène

En automne on a l’habitude de contempler les feuilles tomber ; en cette 2015ème édition, les bras nous en sont tombés. Le 13 octobre, la Cour d’appel de Paris a tranché : la mise en scène de Dimitri Tcherniakov du Dialogue des Carmélites (1957) donnée en 2010 au Bayerische Staatsoper, à Munich, a été jugée contraire à l’intention des auteurs de l’opéra, Francis Poulenc et Georges Bernanos. En 2012, les « ayant-droits » de F. Poulenc et de G. Bernanos avaient déposé une plainte auprès du Tribunal de grande instance, dénonçant la « trahison » de la mise en scène, qui a occulté toute référence religieuse. Le Tribunal avait, le 13 mars 2014, éconduit leur demande.

Marris de cette décision, les « héritiers » ont fait appel. Et la Cour d’appel de Paris leur a cette fois-ci donné raison. Elle enjoint la société de production audiovisuelle Bel Air Classiques à retirer du commerce tous les DVD et la chaîne de télévision Mezzo de cesser la diffusion du spectacle à la télévision et sur Internet, au nom du « droit moral des auteurs » (qui, fort gourmands en racines de pissenlit, sont ici représentés par lesdits ayant droits). France Culture a brillamment résumé le dilemme : « Pas de dialogue pour les Carmélites ».

Quand la religion se mêle de mise en scène

Le critique musical du Figaro, Christian Merlin, s’est insurgé contre cette décision qu’il considère « gravissime » : « si elle devait faire jurisprudence, (elle) signifierait tout bonnement la fin de la liberté des interprètes en matière musicale et théâtrale. »

Dimitri Tcherniakov a en effet retourné le contexte original de l’œuvre, aux accents très catholiques, et a mis la trame sens dessus dessous. Le Dialogue des Carmélites raconte l’histoire d’un couvent de bonnes sœurs guillotinées pendant la Révolution. Le metteur en scène russe a dépouillé l’œuvre de ses oripeaux ecclésiastiques et a fait de ce cénacle de Carmélites une communauté paranoïaque de femmes qui refusent de vivre dans l’air du temps. Sous la pression des autorités policières pour les extraire de la maison où elles sont réfugiées, elles décident de se suicider par protestation et attachement à l’ancien monde. Elles se barricadent, ouvrent les gazinières et succombent aux volutes. Blanche de la Force, l’héroïne, surgit pour les sauver une à une, mais meurt dans l’explosion de la baraque.

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La glaciale condamnation de la Révolution est ainsi remplacée par un message humaniste : la vie serait trop précieuse pour la sacrifier sur l’autel d’un idéal désuet. C’est la scène finale, clou du spectacle, qui concentre les foudres. En 2010 déjà, le magazine en ligne Forumopéra avait vivement critiqué la mise en scène :

« Que M. Tcherniakov soit rebuté par la religion et ses signes, grand bien lui en fasse, mais qu’il ne mette pas en scène une œuvre qui hurle sa Foi et surtout, qu’il ne modifie pas une histoire - qui plus est authentique - en totale contradiction avec le livret et la musique. C’est comme si Don José et Carmen repartaient bras dessus bras dessous ou comme si Brünnhilde fichait le camp avec Hagen au lieu de s’immoler. »

Le Tribunal de grande instance l’avait jugée « audacieuse en ce qu’elle ne tient pas compte des faits historiques » ; il n’y voyait pas « une dénaturation ». La Cour d’appel de Paris en a décidé autrement : « l’éventuel droit moral du metteur en scène sur sa mise en scène trouve sa limite dans le droit de l’auteur de l’œuvre préexistante d’où elle est dérivée et auquel il ne peut porter atteinte ». « La mise en scène de M. Dmitri Tcherniakov réalise en sa scène finale une dénaturation des œuvres de Georges Bernanos et de Francis Poulenc intitulées Dialogues des carmélites et porte ainsi atteinte aux droits moraux d’auteurs qui y sont attachés ». Avec une formule condensée, « L’opéra formol ? », le magazine Slate se désole tout autant qu’il se gausse de ce jugement.

Quand la religion se mêle de mise en scène

Selon le directeur de la société Bel Air Classiques, Jacques-François Suzzoni, « le débat ne relève pas du droit moral et du débat judiciaire, mais de l’interprétation de l’œuvre et de la controverse artistique et historique ». Remarquant le caractère subjectif des arguments avancés tant par le TGI que par la Cour d’appel de Paris, il se demande « si l'on doit vraiment laisser au juge la capacité de décider ce qu'a voulu un compositeur ou un librettiste ». La chaîne Mezzo qui a osé diffuser l’opéra déplore « une atteinte totalement disproportionnée à des libertés aussi fondamentales que la liberté de création et la liberté de communication ».

L’ironie veut que le jugement de la Cour d’appel de Paris ne porte qu’à l’encontre de la diffusion du DVD et sa retransmission à la télévision. En effet, la Cour « déclare irrecevable la demande des appelants tendant à l'interdiction de l'opéra (…) dans sa mise en scène litigieuse »… La mise en scène demeure donc légale. D’ailleurs ce spectacle est donné pour la troisième fois du 23 janvier au 1er février 2016 au Bayerische Staatsoper. Faites un pied de nez au juge (et aux ayant-droits !) : allez à Munich voir Le Dialogue des Carmélites de Tcherniakov en janvier !

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Au printemps 2015, un scandale du même acabit a éclaté dans la « capitale théâtrale de Russie », Novossibirsk (surnommée ainsi car elle compte cinq théâtres d’État). Le 29 mars 2015, le Ministre russe de la culture, Vladimir Medinski, a remercié le directeur du Théâtre d’opéra et de ballet, Boris Mezdrich, à la suite d’une production controversée de l’opéra de Wagner, Tannhäuser (1845), par le jeune et talentueux metteur en scène Timofeï Kouliabine, pourtant soutenu par le directeur du Bolchoï de Moscou, Vladimir Ourine. Le ministre a justifié sa décision en affirmant que l’argent public n’était pas destiné à financer des oeuvres contemporaines réinterprétant librement des grands classiques.

Créé en décembre 2014, le spectacle transporte la joute des troubadours à l’époque actuelle. Le poète-paladin Tannhäuser est désormais cinéaste et Jésus Christ héros de son très lascif film La grotte de Vénus.

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L’ire a été prononcée entre deux messes par le métropolite de Novossibirsk (espèce d’évêque orthodoxe), qui a déposé une plainte auprès du parquet régional pour « offense aux sentiments religieux ». Or, depuis le « Te Deum punk » des Pussy Riots le 21 février 2012 dans l’église du Christ Saint-Sauveur de Moscou, le blasphème constitue en Russie un délit qui peut entraîner une peine de trois ans de prison (en l’occurrence, le juge avait condamné trois des musiciennes à deux ans de détention en camp, dans la plus pure des traditions russes).

Le 3 avril 2015, en l’absence d’éléments probants, le tribunal avait, par un non-lieu, clos le dossier ; mais pas le débat. Le remplacement du directeur de l’Opéra par un compère, Vladimir Kekhman, qui a immédiatement supprimé de l’affiche le spectacle litigieux, a avivé les tensions.

Activistes orthodoxes et partisans de l’oeuvre se sont relayés pour manifester. D’un côté, des hordes de fidèles plus ou moins fanatiques (et plus ou moins fidèles) ont brandi des croix sur la place Lénine en face du théâtre. Ils étaient accompagnés de « sportifs », sobriquet dont on affuble en Sibérie les délinquants repêchés par l’Eglise, qui fréquentent les clubs de musculation et de boxe affiliés à la cathédrale Alexandre Nevski. Des insurgés avaient même débarqués de Donetsk pour défendre les valeurs éternelles du « monde russe ».

Quand la religion se mêle de mise en scène

« Pour Kouliabine, Jésus est une sorte de personnage de conte, au mieux une personnalité historique ayant vécu à une certaine époque, se défend Alexeï Lobov, un des chefs de file du mouvement orthodoxe de Novossibirsk. Et il a osé présenter cette vision personnelle à travers la mise en scène d’un classique de l’opéra, sur les planches du plus grand théâtre d’Eurasie, et encore sur le compte du budget fédéral ! »

De l’autre côté, un groupe éclectique aux troupes un poil plus fournies (entre 2 500 et 5000 personnes - ce qui en a fait la plus grosse manifestation des temps post-soviétiques à Novossibirsk !) a investi la place Lénine à son tour, au nom de la « liberté de l’art et contre la censure » et pour le retour de Boris Mezdrich et de Tannhäuser à Novossibirsk.

« Novossibirsk a un esprit de liberté : c’est une terre de colons, de physiciens et de grands scientifiques, c’est la terre des premiers mouvements punk… soutient Elena Makeenko, rédactrice en chef de siburbia.ru. Cet esprit, nombre d’entre nous sont nés avec, comme une sorte de super pouvoir caché. Et c’est bien la seule chose qui nous reste, aujourd’hui, à aimer et à défendre. »

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Plus insidieuse, l’auto-censure n’en n’est pas moins préoccupante. En 2006, le Deutsche Oper de Berlin avait déprogrammé l’opéra de Mozart Idomeneo (1781) mis en scène par Hans Neuenfels, pourtant déjà donnée en 2003. Ce dernier, un rien provocateur, avait montré Idoménée, roi de Crète, avec les têtes sanguinolentes de Poséidon, Jésus, Bouddhah et Mahomet posées sur des chaises, bien que la trame se déroulât en Grèce Antique. Comme le relatait à l’époque La Croix, la directrice du Deutsche Oper, Kirsten Harms, avait expliqué que la mise en scène présentait « un risque incalculable relatif à la sécurité du public et des collaborateurs de l’opéra ». Elle aurait été informée de menaces par la police régionale.

Aujourd’hui, plus que jamais, il faut faire fi des autoproclamés justiciers de la morale religieuse ainsi que des gardiens des oeuvres, conservateurs et obtus. L’opéra suffoque déjà sous des amas de poussière ; laissons les metteurs en scène assaisonner les grandes pièces du répertoire à leur guise, plutôt que de laisser quelques illuminés faire la pluie et le beau temps sur la programmation artistique. Et surtout : laissons le juge hors de tout ça.

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