Rilke à Vilnius

par Max Yvetot 15 Octobre 2015, 11:00 Scènes

Rilke à Vilnius

“Il fait la course avec des couloirs en feu, par des portes qui, rougeoyantes, l'enserrent, par des escaliers qui le roussissent, il s'échappe de l'édifice en furie. Dans ses bras, il porte le drapeau comme une femme blanche évanouie. Et il trouve un cheval, et c'est comme un cri : au-dessus de tout, là-bas, en dépassant tout, les siens avec. Et voilà que le drapeau aussi revient à lui ; jamais il n'a été aussi royal et tous le voient maintenant, loin devant ; ils reconnaissent l'homme clair sans casque et reconnaissent le drapeau… Mais voilà qu'il se met à briller, se projette en l'air, s'agrandit et rougit…”

Extrait de La mélodie de l’amour et de la mort du cornette Christoph Rilke, de Rainer Maria Rilke.

Rilke à Vilnius

Si l’on essayait de dresser la liste des opéras les plus moches, celui de Vilnius serait en très belle position. Large truc anthracite, il allie la laideur des matériaux (plus lourds que du marbre, sans en pavaner les chatoyants reflets) à une forme désopilante qu’on dirait copiée sur la coupe de cheveux d’un footballer des années 2010. Pas si vieux que cela (1974), il se décrépit déjà à vue d’œil ; ses escaliers rouges censés au travers de plate-bandes étagées préparer l’ascension de l’âme vers les voûtes boisées de la salle se fissurent, s’écaillent, se désolidarisent d’une entreprise à laquelle ils ne paraissent plus croire. Les plaques de plastique blanc gaufré qui l’enserrent interrogent, tout comme les étranges chapelets de lustres qui cascadent derrière l’immense baie vitrée dont la vue, théoriquement plongeante sur la Néris, est obstruée par des arbres touffus. Il y fait un froid de canard, je vous déconseille de laisser votre manteau au vestiaire.

Rilke à Vilnius

Toutes ces précautions prises, l’opéra de Vilnius mérite clairement une escale (ne serait-ce que pour la tasse d’onctueux chocolat chaud proposée à l’entracte). La petite et sympathique Lituanie, nostalgique de la belle époque de son Grand-Duché qui jadis reliait la mer noire à la mer baltique, est fière de sa langue et de sa musique ; non sans raison. Jeudi soir dernier, on a eu droit à une production du cru, l’opéra Cornetas de la compositrice contemporaine Onute Narbutaite. Cornetas, c’est l’histoire de Christoph Rilke, cornette (c’est-à-dire porteur de drapeau) dans l’armée autrichienne face aux ottomans, en 1663. Cette histoire improbable a d’abord été écrite par son descendant direct, Rainer Maria Rilke, dans un court opus brièvement intitulé : La mélodie de l’amour et de la mort du cornette Christoph Rilke. Ce modeste fabliau narre la passion effrénée d’un nobliau engagé comme porteur de drapeau dans la cavalerie impériale. Manque de pot (ou destin dramatique), il rencontre l’amour dans un château de Hongrie la nuit même où les Turcs ont décidé d’attaquer ; il se réveille trop tard pour la bataille mais, noblesse oblige (surtout en littérature), il part hardiment rejoindre son régiment avec son drapeau en flammes avant de s’effondrer sur le champ de bataille (l’honneur est sauf). Cette historiette que son auteur a critiquée le premier, a néanmoins fait moults émules musicales : Kurt Weill, Viktor Ullmann, et enfin Onute Narbutaite, dont l’opéra a été créé en 2014 à Vilnius.

Rilke à Vilnius

L’œuvre originale de R.M. Rilke se voulait un condensé de poésie dans un contexte de guerre, une ode à la passionata où l'amour rimerait avec mort. La version lituanienne semble un vaste songe dont on démêle avec grand peine les rebondissements, égaré qu’on est par les multiples langues chantées sur scène (un peu de français, de l’italien, beaucoup d’allemand, etc.). La compositrice a tressé un patchwork autour du texte original, procédant à des emprunts complémentaires à d’autres univers poétiques (Baudelaire, Homère, Goethe, Kokoschka et Oscar Milosz, pour ne citer qu’eux). Le résultat est difficile à décrire. Le musicologue américain Richard Taruskin définit la musique d’Onute Narbutaite comme étant : « Non « tonale ». Non « romantique ». Non « rétro ». Consonnante ». Je ne sais pas vraiment ce qu’il entendait par là, mais je suis d’accord pour dire que sa musique est expressive, plus que simplement romantique, pas franchement tonale sans être atonale non plus ; elle ne laisse pas indifférent. On ressort secoué de ce spectacle ; on ne le regrette pas (même si on ne comprend pas tout). Je vous invite à explorer la musique d’Onute Narbutaite sur la géniale base de données de l’ONG lituanienne MICL (Music Information Centre Lithuania), grâce à laquelle on découvre que l’opéra demeure un genre éminemment vivant dans les provinces continentales des confins de l’Union.

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