Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910.

par Lise Corcelle 8 Octobre 2015, 16:52 Expos

François-Rupert Carabin Groupe de quatre femmes nues, Épreuve sur papier albuminé, 17,3 x 12 cm  Paris, Musée d’Orsay © Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

François-Rupert Carabin Groupe de quatre femmes nues, Épreuve sur papier albuminé, 17,3 x 12 cm Paris, Musée d’Orsay © Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

Le musée d’Orsay, en collaboration avec le Van Gogh Museum d’Amsterdam et avec le concours exceptionnel de la Bibliothèque Nationale de France, a inauguré le 22 septembre sa grande exposition de la rentrée consacrée à la prostitution. Se retrouvant sous plusieurs formes et dans tous les recoins de la société, c’est un portrait aux multiples facettes dont l’exposition cherche à tracer les contours.

Ce qui est fascinant, ce sont les premières salles tournant autour du thème de l’ « Ambiguïté ». Jusqu’où s’étend cette pratique ? À une époque où les femmes ne sortent pas seules dans les lieux de loisirs, celles qui s’attablent à la terrasse d’un café sont suspectes. Tout comme celles qui attendent debout sous un porche. Ce monde est régi par les codes.

« Attablées, dès l’heure de l’absinthe, sur le devant des cafés, provocantes, le visage plâtré, la lèvre rougie, humant la cigarette, elles montraient, le genou levé sur un petit banc, leur bottine à talon haut… »[1].

Le livre de contes de La mère Grégoire de Courbet et les pièces déposées sur son comptoir nous rappellent que les échanges étaient monnayés. La femme à la terrasse d’un café, le soir de Degas évoque le lien fort que ce métier et ces ambiances entretenaient avec la ville et le développement des cafés et des cabarets : dans la « Ville lumière », à l’ « heure du gaz », les boulevards se transforment, laissant la place pour quelques heures à un autre univers.

DEGAS E., Femmes à la terrasse d’un café, le soir, 1877, pastel sur monotype, Paris (Musée d’Orsay). © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

DEGAS E., Femmes à la terrasse d’un café, le soir, 1877, pastel sur monotype, Paris (Musée d’Orsay). © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Le parcours est ponctué de curiosités. Qui avait déjà entendu parler d’un « pique-couille » ? La boîte de préservatifs de 1898 fait elle aussi son petit effet. Et les cartes de visite… La qualité d’ « artiste » prônée par quelques dames cache un certain nombre de bordels. Chez Mme Quinet, on propose un « massage médical pour les deux sexes ». La Chaise de volupté du Prince de Galles, fabriquée vers 1890, ferait rosir les plus timides.

Anonyme Etudes de nu, femme assise bras croisés , entre 1900 et 1910  Aristotype (épreuve au citrate), 17,4 x 12,4 cm  Paris, Musée d’Orsay  © Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

Anonyme Etudes de nu, femme assise bras croisés , entre 1900 et 1910 Aristotype (épreuve au citrate), 17,4 x 12,4 cm Paris, Musée d’Orsay © Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

Les commissaires d’exposition ne lésinent pas sur la qualité des œuvres. C’est en grande partie ce qui fait la qualité de l’exposition. Certains tableaux de Toulouse-Lautrec sont vraiment splendides. Cependant, le grand « raté » de ce parcours semble être sa longueur. Les bornes chronologiques sont clairement posées, mais on se questionne sur la validité de ce choix qui pousse l’analyse jusqu’à la première décennie du XXème siècle. Si le titre de l’exposition est une référence explicite à Balzac[2], n’aurait-il pas alors fallu suivre ce fil rouge et se cantonner au XIXème siècle? Certes, les tableaux des dernières salles « Prostitution et modernité » sont souvent signés de main de maître. On ne va pas se plaindre de voir réunies dans une même salle quelques œuvres de Picasso ou de Munch, mais l’exposition est déjà longue, très longue, et elle perd alors en intensité et en cohésion. Le visiteur sature.

© Musée d'Orsay Sophie Boegly

© Musée d'Orsay Sophie Boegly

Depuis deux ans, la rentrée du musée d’Orsay surprend agréablement. Le musée ose. En 2013, Masculin / Masculin montrait quantité d’hommes nus. En 2014, Sade. Attaquer le soleil proposait encore un thème peu conventionnel. En 2015, c’est la première fois qu’une exposition s’attèle à présenter la prostitution avec une telle ampleur. Et l’on ne peut pas reprocher aux organisateurs une hypocrisie alliant titre provocateur et contenu censuré. Seulement, une ambiance feutrée et du velours rouge servant d’écrin à des œuvres « choquantes » est peut-être une forme de solution de facilité promettant d’attirer les foules. Le vrai défi aurait plutôt été de chercher à présenter un regard féminin sur ce phénomène – le poids de la condition féminine à l’époque n’apparaît que légèrement en filigrane – au lieu de se contenter de visions presque exclusivement masculines.

© Musée d'Orsay Sophie Boegly

© Musée d'Orsay Sophie Boegly

[1] Octave Uzanne, La Française du siècle. Modes. Mœurs, Usages, Paris, 1886.

[2] Honoré de Balzac, Splendeur et misère des courtisanes, publié entre 1838 et 1847.

Splendeurs et misères

Musée d'Orsay

Du 22 septembre au 17 janvier 2016

De 9h30 à 18h

Fermé le lundi et nocturne le jeudi (jusqu’à 21h45)

Tarifs: 11 euros / Réduit: 8,50 / Gratuit: moins de 25 ans, demandeurs d'emploi...

Autour de l’exposition :

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