Un flic chez les intellos : quand Binet se frotte aux structuralistes

par Marine Siguier 26 Octobre 2015, 10:59 Livres

Un flic chez les intellos : quand Binet se frotte aux structuralistes

Amis du roman policier, amoureux de Barthes, passez votre chemin. Avec La septième fonction du langage, Laurent Binet accouche d’un livre hybride, qui se voudrait à la fois populaire et érudit, mais qui s’avère plutôt bancal. L’auteur de HHhH signe ici une œuvre en demi-teinte, dont le ton cocasse ne parvient pas à faire oublier les lourdeurs didactiques.

Le pitch : le 25 février 1980, Roland Barthes meurt, renversé par une camionnette. Et si cet événement tragique n’était en réalité qu’un complot ? C’est à partir de ce postulat que l’auteur construit sa fiction, au cœur du milieu intellectuel germanopratin des années Mitterrand. Pour mener son enquête, l’inspecteur Bayard est aidé de Simon, un jeune professeur de linguistique qui lui sert de guide dans cette immersion quasi-ethnologique au sein de la plus folklorique des communautés : l’intelligentsia française. Au fil des pages, on croise Michel Foucault, Philippe Sollers, Louis Althusser, Julia Kristeva, Félix Guattari, Hélène Cixous, mais aussi Eco, Chomsky, Jackobson…Vaste programme pour une idée originale, mais qui finit par manquer de souffle.

Un flic chez les intellos : quand Binet se frotte aux structuralistes

Le livre de Binet fonctionne un peu sur le principe du Smecta dans la cuillère de Nutella : les théories structuralistes des années 80 pouvant laisser un arrière goût amer au lecteur non averti, on les enrobe dans un thriller haletant. Le problème, c’est que cette perpétuelle oscillation entre vulgarisation et clins d’œil élitistes finit par donner le mal de mer.

Les fulgurances d’un contenu parfois passionnant sont ainsi éclipsées par la forme, une enquête laborieuse menée par un inspecteur bien réac' et franchouillard qui ferait passer le commissaire Maigret pour le plus avant-gardiste de tous les hipsters de la fashion week. Rebondissements improbables et stéréotypes à la chaîne rendent la progression du récit paradoxalement assez poussive. Des universités françaises aux clubs secrets italiens en passant par les campus américains, nos deux héros sont bringuebalés de pays en pays, d’école de pensée en école de pensée, pour finalement pas grand-chose.

Le côté « petit manuel de sémiologie pour les nuls », alléchant sur le papier, se révèle plutôt décevant : à vouloir donner un panorama très large de tous les concepts en vogue à l’époque, l’auteur distille des allusions assez scolaires à des idées que l’on devine par ailleurs fascinantes, et finit par nous laisser sur notre faim. Au bout du compte, le résultat de l’enquête importe peu, tant on aurait aimé en savoir plus sur les surnuméraires d’Eco ou la perception foucaldienne de la sexualité.

Un flic chez les intellos : quand Binet se frotte aux structuralistes

Reste la jubilation que l’on ressent à voir Binet titiller les idoles, en mettant à nu (souvent au sens littéral) ces figures intouchables de la pensée qu’il s’amuse parfois à rendre arrogantes, lâches ou libidineuses. Quoi de plus réjouissant que de voir Althusser infidèle, Kristeva en parfaite maîtresse de maison, Foucault en prise avec des problèmes intestinaux ? Privilège de la fiction, qui donne à voir - avec plus ou moins de mauvaise foi - les failles des grands hommes, et fournit le prétexte à des dialogues enlevés et des situations absurdes, souvent très drôles.

Et s’il égratigne les mythes, l’auteur réserve ses coups de griffes les plus acérés aux intellectuels mondains, qu’il drape de son mépris avec une ironie lapidaire. En témoignent les blagues gimmick sur les chemises de Bernard-Henri Levy, et l’émasculation de Philippe Sollers dans une scène d’anthologie, l’une des plus réussies du récit. Finalement, des fachos aux gauchos, chacun en prend pour son grade, et les petites mesquineries de l’âme humaine sont disséquées avec talent.

Pas évident de faire un livre destiné à la fois aux néophytes et aux happy few initiés aux joies de la pensée structuraliste. Laurent Binet s’en sort donc avec une fiction inégale, ni totalement ratée ni totalement réussie. On referme néanmoins ce roman en ayant envie de (re)lire Bourdieu, Austin, Barthes bien sûr, et tous les autres…Et c’est déjà bien.

commentaires

louviot 28/11/2016 12:13

Je suis d'accord avec tout ça. Quelque chose de bancal, c'est ce que je garde de ce roman. Trop construire nuit à l'écriture, celle qui s'échappe de soi car elle en perçoit l'impérieuse nécessité...