A peine j'ouvre les yeux

par Dominique 18 Décembre 2015, 10:06 Ciné

A peine j'ouvre les yeux

Bonjour l’hirondelle, à la chevelure qui détonne, et l’avis qui résonne,

Tunis, été 2010, quelques mois avant la Révolution. Farah, 18 ans, passe son bac et sa famille l’imagine déjà médecin… Mais elle ne voit pas les choses de la même manière. Elle chante au sein d’un groupe de rock engagé. Elle vibre, s’enivre, découvre l’amour et sa ville de nuit contre la volonté de sa mère Hayet, qui, elle, connaît la Tunisie et ses interdits.

Ce film d’une ancienne élève de la fémis, Leyla Bouzid, se déroule sous l’ère de Ben Ali, au moment où toutes les prémisses de la Révolution sont en place. Un quotidien étouffant, les pleins pouvoirs de la police, la surveillance, la peur et la paranoïa des Tunisiens.

Mais aussi des jeunes qui cherchent à exister en tant qu’individus, telle la jeune héroïne du film, Farah qui trouve sa liberté au sein d’un groupe de rock en faisant passer des messages à travers ses chansons :

À peine j’ouvre les yeux,/ je vois les gens privés de travail, de bouffe/et d’une vie hors de leur quartier./Méprisés, dépités/dans la merde jusqu’au cou/ils respirent par leurs semelles. /À peine j’ouvre les yeux, je vois des gens qui s’exilent, traversant l’immensité de la mer/en pèlerinage vers la mort.

Ce film donne à voir les différentes strates de la société tunisienne : familiale, sociale, politique. L’enfermement de la jeune fille est non seulement le fait de sa mère, mais de la famille qui veut décider pour elle de son avenir, des voisins qui lui reprochent son comportement et de la police qui va essayer de casser cet esprit indépendant lors d’une séance de torture mentale insoutenable.

Ce film donne également à voir les bas-fonds de Tunis, la vie nocturne notamment, les bars, les trains, des lieux éminemment masculins. Il nous emmène aussi dans l’arrière- pays, dans le bassin minier, qui a été depuis longtemps une terre de résistance au pouvoir en place.

La musique tient une place essentielle dans le film. La musique, la danse sont des exutoires qui ont toujours existé dans la culture populaire tunisienne. Le « Mézoued », musique traditionnelle, les danses, les fêtes dans les mariages sont un véritable spectacle d’intensité et de défoulement pour les gens. Aujourd’hui, c’est le rap, issu des quartiers pauvres qui focalise ce refuge et cette résistance au pouvoir.

Le film doit beaucoup au jeu des acteurs. Notamment la fille, Baya Medhaffar et la mère, Ghalia Benali qui apportent la sensualité, l’ingénuité et la détermination pour l’une et la réserve et l’immense intensité pour l’autre. Les autres acteurs sont également intéressants car leurs personnages prennent de l’épaisseur au fil de l’intrigue. Il se dégage une réelle sensualité dans ce film grâce au travail sur la photo de Sébastien Goepfert, lui aussi ancien de la fémis.

Ce film a reçu à Venise, le prix du public, le prix du film européen. Il a été primé à Bastia, à St Jean de Luz, à Tübingen, à Bordeaux, à Namur, à Carthage ; Il a reçu le Tanit de bronze, le prix du jury pour la première œuvre.

Bref, allez-y.

Ce sera un bon contrepoint à Star Wars.

Film de Leyla Bouzid

En salle à partir du 23 décembre

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