Le poète élastique

par François Legay 2 Décembre 2015, 16:36 Ciné

Le poète élastique

« Buster » signifie en argot du spectacle début 20ème siècle : « casse-cou ». C’est suite à une chute phénoménale dans un escalier dont il sort sans la moindre égratignure que le jeune Joseph Frank Keaton Junior se voit affubler de ce surnom qui ne le quittera plus, allant jusqu’à prendre la place de son prénom.

Enfant de la balle, il apprend son métier sur scène avec ses parents. Le cinéma, encore muet à l’époque, est en plein essor. Chaplin tourne déjà des courts métrages et un autre grand comique (aujourd’hui oublié) du nom de Roscoe « Faty » (because son poids) Arbuckle l’engage comme « faire-valoir » pour ses productions. Keaton est dans la place.

Le poète élastique

Dieu merci, et tout honneur à lui rendre (d’ailleurs Keaton ne manquera jamais de le faire, et gardera un portrait de « Faty » dans son salon), Arbuckle, pourtant énorme (sans jeu de mots) vedette, n’a pas les yeux fixés que sur son propre nombril. Il se rend compte très rapidement que le jeune Buster a un talent monstre et il l’aide à gravir les échelons à ses côtés. Ils ne deviennent pas un duo à la Laurel et Hardy, mais Arbuckle lui donne des rôles intéressants dans lesquels Keaton peut s’exprimer et laisser libre cours à son génie, aussi bien devant que derrière la caméra. Ainsi naissent les premiers courts métrages où « l’homme qui ne rit jamais » (autre surnom de Keaton) s’illustre.

À partir de 1920, Arbuckle se lance dans le long métrage et Keaton prend sa propre carrière en main. Il tourne une vingtaine de films de format court jusqu’en 1923. C’est véritablement là que son univers poétique, surréaliste, constamment en mouvement, projetant un personnage (le sien) dans une lutte avec tout ce qui l’entoure (autres personnages, situations, décors, accessoires, voire déchaînements naturels comme vent violent) et qui n’a que pour but que de chercher à l’immobiliser, se met en place. Gags à la mécanique implacable, ciselés, précis, redoutables, impressionnants, Keaton, qui n’a jamais cessé de travailler sa formidable constitution physique, conçoit et réalise des cascades absolument hallucinantes !!!

Le succès est au rendez-vous, qui l’emmène à son tour vers les longs métrages merveilleux que sont Le Mécano de la « General » ou The Cameraman, puis vers un déclin qui s’amorce à partir du parlant (sa vie privée, échec de son mariage et divorce participent de beaucoup à ses ruines financières et artistiques).

Le poète élastique

Quand le passionnant passionné Serge Bromberg et sa joyeuse équipe de Lobster Films s’attaque à un projet, on peut s’attendre à du lourd. Eh bien, moi, qui ai eu la chance d’assister à une projection privée, je peux vous dire que « lourd » est un adjectif ridiculement léger quand on voit le boulot effectué et le résultat final. Des bobines, des copies, des négatifs venus du monde entier via les Cinémathèques, des particuliers, des collectionneurs ont été visionnés, nettoyés, des musiques ont été créées (car à l’époque de ces films un pianiste jouait en direct pendant la projection) pour une restauration complète et une édition inédite de 32 courts métrages (dont la vraie version de The Blacksmith invisible depuis 1922 et qui diffère de la version connue qui n’était en fait destinée qu’à une projection test qui fut à l’époque désastreuse ) du grand Buster Keaton.

Restauration disponible à partir du 23 novembre dans un magnifique coffret de 6 DVD (Noël sera beau, Noël sera chaud, sous les sapins, dans les cadeaux), mais aussi en bonne partie sur grand écran du 19 décembre 2015 au 16 janvier 2016 à la fondation Jérôme Seydoux-Pathé qui se trouve au 73 avenue des Gobelins dans le 13ème arrondissement de Paris.

A noter également qu’Arte (qui plus est éditeur du coffret DVD) diffusera Le Mécano de la « General » le 27 novembre prochain puis les courts métrages en février.

Le poète élastique

Buster Keaton

L’intégrale des courts métrages 1917-1923

Arte Éditions

Coffret 6 DVD

Bonus : Livret retraçant la vie et l’œuvre de Keaton, versions alternatives de The Blacksmith, My wife’s relations, Coney Island, Document Pierre Étaix parle de Keaton, Hommage de Keaton à Arbuckle datant de 1951.

Durée totale : 12h30

Langues : Anglais-Français.

Prix conseillé : 40 euros.

Parution le 23 novembre 2015.

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