Le Silence des agneaux, un conte moderne

par Catherine Barbé 28 Avril 2017, 09:25 Ciné Livres

Le Silence des agneaux, un conte moderne

Hommage à Jonathan Demme

Pour Jonathan Demme, les agneaux se sont tus dans le monde d'ici-bas.

Personne n'aura oublié son Silence des agneaux (1), film de 1991, 5 oscars « la quinte majeure », Ours d'argent à Berlin, et bien d'autres récompenses prestigieuses en 1992 pour un film qui fut aussi un grand succès populaire (plus de 3 millions d'entrées en France, selon le Box office).

L'actualité mondiale contemporaine se prête à revisiter aujourd'hui, 35 ans après sa sortie, une œuvre dont les images nous entraînent à explorer les profondeurs de la nature humaine, d'ombre et de lumière...

 

Pourquoi un tel engouement ?

L’engouement qu'a suscité Le Silence des agneaux dans le public n’est peut-être pas significatif d’une seule fascination pour l’horreur, comme le laisse entendre ce commentaire : “ Les meurtres en série. La répétition rituelle du modus operandi est, selon les criminologues, l’une des principales caractéristiques des mass murders, les meurtres en série. Aux États-Unis, un département spécial de l’université du F.B.I, la Behaviorale Science Unit, étudie les comportements de ces criminels. Ces travaux ont été popularisés récemment par un best-seller et un film, Le Silence des agneaux qui racontent la traque rocambolesque d’un mass murder par une femme agent fédéral, avec l’aide d’un psychiatre psychopathe assassin, Hannibal le Cannibale. Le succès du film démontre que, au-delà de l’horreur et de la répulsion que provoquent de tels actes, s’exerce une indiscutable fascination dans le public. ” (2)

 

Ces lignes traduisent, c'est vrai, le constat d’un fait indéniable, la partie émergée de l’iceberg. Mais elles occultent autant les ressorts propres à donner sens à cette fascination pour l'horreur que sa polarisation imaginaire.

La répétition, le retour, médiatisé à des sacrifices humains rituels (3) et anthropophages signale en effet la projection d’une violence, présente dans les contes et les mythes, dont la dynamique imaginaire moderne s'empare en l'actualisant, dans un mouvement que j'ai déjà évoqué à propos de la sorcière.

Suivant la même démarche, j'interroge Le Silence des agneaux, moderne avatar d'anciens récits

“ Le Silence des agneaux ”, un conte moderne

Le Silence des Agneaux se présente comme un conte moderne qui pourrait s’intituler “ Jeanne d’Arc et le psychopathe ” ou encore “ Clarisse en quête de la Toison d’or ”

Par sa structure (4) d’abord, il met aux prises une héroïne, Clarisse, élève-agent du F.B.I et un monstre bicéphale : le Cannibale, sous les traits d’Hannibal, psychiatre-psychopathe, interné depuis huit ans dans une prison de verre, et enfin de John Gump, libre, tous deux meurtriers en série.

Contre le monstre, l’héroïne bénéficiera du précieux auxiliaire qui ne fait jamais défaut dans les contes : la clé magique ! Elle se présente ici sous la forme de l’histoire personnelle de Clarisse, révélée par et pour Hannibal.

Ainsi, la quête, résolution d’une énigme, apparaît-elle double elle aussi : découvrir le meurtrier d’une série de jeunes femmes dont les cadavres portent des traces identiques, et savoir qui est vraiment Clarisse, en quête d'elle-même. Mais l’enquête sera contrariée par des opposants, en particulier le psychiatre d’Hannibal, Chilton, attaché à la prison.

L’élucidation de l’énigme passera par la découverte d’un rituel magique - l’utilisation de chrysalides de papillons de nuit exotiques, le sphinx acheron thiastus dit « phalène à tête de mort », aux fins de métamorphose - articulé au sacrifice consenti par l’héroïne d’ouvrir les portes de son âme au monstre Hannibal. C’est au prix de ce sacrifice personnel, abandon de contrôle sur une situation, et en même temps transgression des ordres donnés – ne rien livrer d'elle-même lors de ses entretiens avec Hannibal – qu’est scellée l’alliance, entre Hannibal et Clarisse.

Dès lors, cette dernière progresse vers la solution de l’énigme, vers la victoire sur le monstre dans un combat sans merci. La femme-soldat sortira victorieuse de l’affrontement final avec J.Gump, le psychopathe-couturière. Elle est dès lors digne d’être promue agent titulaire du F.B.I.

La force du nom

La qualité des protagonistes, comme dans les mythes, transparaît dans les noms (5) des personnages. Ainsi, chez les deux principaux :

Clarisse, diminutif de Clara, la Claire, fera la lumière, associée également à son patronyme : Starling, de star , “ étoile ”, mais aussi “ étourneau, sansonnet ”, à mettre en relation avec une certaine dose de naïveté, d’inconscience, diront certains – propre aux novices, sur laquelle elle s’appuiera, semble-t-il, pour transgresser les ordres.

Double lumière, sur l’énigme et sur elle-même : l’aboutissement/résolution de la quête/enquête sera pour elle un pas franchi dans la connaissance de soi, inaugurant l’ère nouvelle du “ silence des agneaux ” dont les hurlements hantaient ses rêves depuis l’enfance.

Quand au patronyme d’Hannibal : Lecter, il s’inscrit entre le lectern du voc eccl. : “ lutrin, aigle ”, et lecterer : conférencier, deux sens révélateurs de ses qualités – perspicacité et finesse d’analyse appuyées d'une part sur l’acuité de son regard et dues aussi à la distance qu’il paraît avoir naturellement avec les événements, accrue par l’internement.

Il lit en Clarisse comme dans un livre. C’est d’ailleurs comme telle qu’elle est présentée, sur sa chaise/lutrin lors de son premier entretien avec le psychopathe encagé de verre. La clairvoyance d’Hannibal se double d’une clarté d’exposition, même sous une forme énigmatique, dans un jeu constant de questions et de réponses. Cet aspect renvoie à la fois au sens signalé de “ conférencier ”, mais aussi au conte et au mythe, où le monstre en use pareillement avec le héros. L’épisode d’Œdipe face à la Sphinge suffira à l’illustrer.

Si tu réponds à mes questions, je t’aide, mais de toute façon, la réponse est en toi, dans ta vie; ” est en résumé, le discours que tient Hannibal à Clarisse.

Mais l’intelligence qu’il met au service de Clarisse se manifeste le plus souvent par la ruse, la duplicité, et l’esprit de calcul. Hannibal, aussi bien que son alter ego, James Gump, “ ourdissent longuement leurs plans dans l’ombre ” (6) avant de passer à l’action. Rien n’est laissé au hasard, et le déroulement en est fulgurant. L’évasion de la prison évoquée par un tourbillon de plans enchaînés à une allure folle en est une illustration frappante. A peine commencé, c’est déjà fini ; on traque Hannibal dedans et il est déjà dehors, sous le masque sanguinolent d’un gardien dont il a dépecé la peau du visage.

En regard de l’agilité psychologique et intellectuelle, de la mobilité psychique que partagent l’héroïne et le monstre Hannibal, se dresse l’opposant, l’antagoniste aux qualités antithétiques. Le psychiatre Chilton est un des deux personnages les plus, voire même le plus antipathique, essentiellement parce qu’il est taillé d’une seule pièce : rigidifié et froid (chill le froid associé à la peur), conformiste, méprisant, infatué de sa personne, et pleutre de surcroît. Comme un roc sur la pente escarpée de l’ascension vers le sommet, il bloque l’accès.

Le film est construit sur la récurrence, à différents plans, d’un thème développé en trois facettes : le double/complémentaire/opposé, pour se résoudre dans l’ambivalence. Le double a déjà été signalé dans le fil du récit.

Mais le thème du double sert à élaborer des couples de complémentaires : Hannibal+Clarisse ; Hannibal+Gump... et d’opposés : Clarisse contre Gump, le psychiatre contre Clarisse...

Dans ce jeu croisé de relations complexes se dégage une constante : l’ambivalence.

Une pause : Clarisse et Hannibal : "échange de bons procédés,Docteur !"

Femme/féminin ? L'ambivalence

Clarisse est une femme, certes, mais qu’a-t-elle de féminin ? La seule allusion, graveleuse il est vrai, à sa féminité est faite par le voisin de cellule d’Hannibal, qui renifle à distance, usant, dans un bel émoi, d’un sens olfactif exacerbé, les effluves de dessous ses jupes. Cette évocation de l’essence féminine, Hannibal s’en empare pour tester Clarisse sur ses capacités d’ouverture. C’est un premier pas vers l’incursion psychologique à laquelle il se livrera et qui servira de monnaie d’échange entre elle et lui. Mais en tant qu’héroïne moderne, élève-agent du F.B.I, diplômée de psychologie, elle est surentraînée physiquement. Selon les critères communs, elle penche plutôt du côté du masculin.

Le Cannibale encagé de verre la gourmande sur son manque d’élégance, la traite peu ou prou de bouseuse mal fagotée, mal dégrossie, pas déniaisée. Il entreprend donc des travaux de spéléologie psychologique, en quête de la “ fracture ” intime de “ Starling ” sur laquelle se fonde sa vocation policière. La relation à Hannibal obligera Clarisse à s’ouvrir, métaphoriquement, et concrètement à s'offrir à une pénétration psychologique, en profondeur, dans un parcours qui ramène à la surface son plus mauvais souvenir d’enfance : le bêlement des agneaux innocents, fous de terreur, souvenir associé à la mort de son père, shérif-héros, tombé dans l’accomplissement de son devoir.

Sortira-t-elle de ce duo/duel plus élégante et féminine à la fin ? Peut-être. Mais il est certain qu’à travers l’alliance/tension subtile d’un abandon de soi/ écoute de l'autre, en elle et au dehors, elle réalise le cheminement qui conduit à la connaissance de soi, comme vecteur de l’action efficace.

Clarisse “ médiatrice ”

De la prison à l’antre du cannibale Gump, Clarisse effectue une descente aux enfers et ramènera vivante, à la lumière du jour, in extremis, la dernière victime de Gump, au fil d’un itinéraire personnel initié par la mort de son père, innocente victime sacrifiée à la cause publique.

Dans une forme d’abandon au monstre, qui n’est pas sans évoquer celui qu’on imputait aux sorcières (7), elle occupe une fonction de médiateur, présente chez Médée la déesse, entre le monde des vivants et celui des morts.

L'alliance est conclue avec les forces de l'ombre désormais reconnues, parvenues à la lumière de la conscience. Parmi elles, le démon Φόϐος/Effroi « terrible qui bouscule les bataillons compacts des guerriers dans la guerre frissonnante (8) » lui sera un secours formidable dans l'affrontement au monstre Gump.

Conciliation/réconciliation

Le psychiatre/psychopathe/anthropophage “Hannibal le cannibale” consent à collaborer avec Clarisse contre un autre psychopathe, J.Gump. Ce dernier aspire à se métamorphoser en femme. Il prend la peau de ses victimes, de jeunes femmes, et après leur avoir fait ingérer une chrysalide de papillon de nuit, il se confectionne un costume avec leur peau. Mais la peau n'est que l’aire de contact entre l’extérieur et l’intérieur. Une opération aurait pu le transformer physiologiquement. Elle lui a été refusée par la chirurgie.

C'est par le dialogue Clarisse/Hannibal que se rétablit le lien entre masculin et féminin, contrôle conscient et imaginaire. Dès leur premier entretien, la surimpression des images – reflet d’Hannibal dans la vitre qui le sépare des humains en filigrane sur le visage de Clarisse, alors qu’il lui livre les premiers éléments qui la mettront sur la piste, donne un premier indice sur la source et la profondeur du lien entre eux.

Le papillon, symbole de la métamorphose masculin-féminin rappelle la scène de la mort de Patrocle où sa ψύχη/âme au moment même de la mort s'envole du cadavre (9) active encore plus la puissance du symbole dans la polarisation ombre/lumière, mort/vie...

Fiction moderne à structure mythique, Le Silence des Agneaux a aujourd'hui une fonction semblable à celle des contes hier: elle invite à affronter monstres et peurs, comme la vie, enfer ou Ciel qu'importe ! avec confiance en des forces intérieures peut-être insoupçonnées...

(1) Film de Jonathan Demme, 1991, d’après le roman du même titre, de Thomas Harris. Cet article est paru sur Hommes&faits  en 1997

(2) L’Express, 29/8/91.

(3) Cf. annexe.

(4) Pour une analyse plus fine, on se reportera aux théories de la linguistique structurale et transformationnelle, dont l’initiateur, de l’aveu même de Ferdinand de Saussure fut Vladimir Propp (Cf. Bibliographie).

(5) L'étymologie n'est pas une science exacte : le sens des mots évolue selon des voies dont l'accès est repérable et suivent aussi d'autres chemins, glissement, contamination... ceux plus subtils de l'imaginaire, présent sur tous les fronts !

(6) Euripide

(7) Cf in "La Chasse aux sorcières", incube/succube, relations avec le diable

(8) Hésiode, Théogonie, 934 sq.

(9) Homère, Il.,XVI,

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