Les Précieuses Ridicules version rock - de l'importance d'être consistant

par Jeanne Burel 4 Juillet 2015, 09:26 Scènes

Les Précieuses ridicules de Molière au Lucernaire, mis en scène par Pénélope Lucbert

Les Précieuses Ridicules version rock - de l'importance d'être consistant

Voyez ces prétentieux tout attifés se complaire dans leur mépris, arpenter le bitume des trottoirs avec un air satisfait dans le regard, manipuler les mots avec une délectation masturbatoire, en les vidant de leur substance, et discourir sur le monde avec l’air pénétré que l’on voit aux vaches qui regardent les trains passer. Regardez-les, ces misérables fous qui se piquent d’originalité, perchés bien haut dans les sphères des faux-semblants intellectuels et de la bienséance nauséabonde, alors qu’ils n’ont de supérieur que leur insondable vacuité. Voyez ces parasites qui s’érigent en modèles et croient initier les révolutions, alors qu’ils ne font que gangréner le vrai sens des choses.

Ils sont nombreux aujourd’hui, les mondains sentencieux qui empèsent la société et freinent l’évolution de la pensée. Nombreux certes, mais pas nouveaux. Car la vanité humaine traverse les siècles avec la même constance que le progrès gagne les civilisations. Il existait déjà quatre siècles plus tôt, ce fléau humain de la préciosité ; et déjà, il avait inspiré la plume de Molière. Ces poses vaines, ces affectations inconsistantes, ce langage, plus creux qu’un courant d’air, et cette dictature du superficiel : il y a tout cela, déjà, dans « Les Précieuses Ridicules ».

Les Précieuses Ridicules version rock - de l'importance d'être consistant

Les textes de Molière sont intemporels ; voilà un premier constat inamovible. Et l’on continue de l’adapter dans les plus grands théâtres, et de l’enseigner dans les écoles, avec le même classicisme solennel, qui certes a sa grandeur, mais souffre parfois d’une certaine linéarité.

Aujourd’hui, on assiste aux pièces de théâtre classique comme on chuchote devant les tableaux au musée : avec une déférence absurde et un sérieux affecté que l’on croit devoir adopter face aux grandes œuvres de l’esprit. Mais l’on ne va pas au musée ni au théâtre comme on entre dans une église. Et le théâtre, comme le cinéma, la peinture et la musique, doit se réinventer en permanence, tout en ne se départissant jamais de ses fondamentaux. Écrire, c’est réécrire.

Et comment rêver meilleure matière que celle de Molière, dont le texte est une invitation à la subversion, pour prendre des risques ? Car il possède ce talent de visionnaire, comme Shakespeare peu avant lui, qui consiste à dessiner le portrait d’une époque tout en chroniquant avec une acuité désarmante les passions les plus fondamentales qui animent la comédie humaine. La dimension anthropologique indéniable et avant-gardiste des « Précieuses Ridicules » permet donc une infinité d’adaptations. Le propos transcende les modes et les époques ; la forme, elle, ne demande qu’à être réinventée.

C’est désormais chose faite : la compagnie de la Savaneskise propose de revisiter ce classique parmi les classiques à travers un prisme moderne et exalté incroyablement rafraîchissant, loin des schémas de représentation et d’enseignement habituels. Le texte, bien que raccourci, est respecté à la lettre. Le cadre de la scène s’impose toujours. Mais tout ce qui se passe à l’intérieur, durant les une heure et dix minutes de représentation, est un grand coup de pied dans la fourmilière des codes du théâtre classique, à mi-chemin entre une séance de cinéma et un concert de rock.

Les Précieuses Ridicules version rock - de l'importance d'être consistant

Un décor simple, réduit au minimum : un canapé, un tapis, un micro. Dans un coin, un guitariste impassible, lunettes noires et blouson de cuir, assis nonchalamment sur un tabouret, dont les riffs tantôt lancinants, tantôt endiablés rythment la pièce et accompagnent les délires orgiaques des personnages. En fait de jeunes aristocrates engoncées dans des corsages compliqués, ce sont deux pimbêches en perfecto et jean slim qui débarquent sur scène, avec force chewing-gums et simagrées. Et que dire du marquis de Mascarille, qui livre une performance scénique à faire pâlir Mick Jagger. Les comédiens, qui incarnent le texte avec un naturel réjouissant, s’amusent terriblement sur scène, et leur enthousiasme est contagieux. En somme, des personnages qui se prennent très au sérieux, dans une mise en scène qui ne les prend pas du tout au sérieux.

L’ensemble est survolté et tout simplement jubilatoire. En démystifiant le théâtre classique sans jamais sombrer dans l’anachronisme, en misant sur l’irrévérence sans verser dans la blague potache, la mise en scène de Pénélope Lucbert, intelligente et généreuse, rend honneur au génie de Molière et redonne goût au théâtre. Naviguant hors des sentiers académiques, mais en restant toujours au plus proche du texte original, cette adaptation fait rire autant qu’elle donne à réfléchir ; on en ressort le sourire aux lèvres et la conscience en éveil.

Si vous faites partie de ces gens qui, comme Claude Lévi-Strauss, ont l’impression d’être au théâtre comme d’entrer par mégarde chez un voisin et d’assister à une conversation qui ne le regarde pas, sachez que cette adaptation des « Précieuses Ridicules » dément de bout en bout cette métaphore, que j’utilisais moi-même jusqu’alors pour justifier mon manque d’intérêt pour la chose théâtrale. Ici, tout est placé sous le signe de la complicité et de la convivialité, et rarement rire des autres – et de soi-même – n’a été aussi salvateur.

Les Précieuses ridicules

Le Lucernaire

Du 10 juin au 8 août 2015
Du mardi
au samedi à 20h

Auteur : Molière
Mise en scène : Pénélope Lucbert
Création musicale : Oscar Clark
Musique live : Oscar Clark, Jean Poulhalec ou Jo Zeugma
Avec : Clémence Bensa, Régis Bocquet, Ariane Brousse, Florent Favier, Caroline Gay, Xavier Guerlin, Jeanne Gogny, Aude Macé, Marion Lo Monaco, Edouard Michelon, Justine Paillot, Jean Poulhalec, Cédric Révillion, Walter Stawiboga, Damien Vigouroux, Jo Zeugma

Durée : 1h10

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